Que savait l’U de M à propos de Zaharia?

L’Université de Moncton a suspendu avec salaire Andréi Zaharia, professeur au département d’Art dramatique de l’institution. C’est la bonne décision à la lumière des allégations de harcèlement et de sexisme envers ses étudiantes dont il fait l’objet. Pour l’U de M, le travail d’introspection ne fait toutefois que commencer. Si M. Zaharia est réellement l’être décrit par ses présumées victimes, il faut s’interroger à savoir comment il a pu sévir pendant tant d’années.

Le professeur Zaharia fait partie des meubles à l’Université de Moncton. Des générations d’étudiants et de futurs artistes se sont appuyés sur cet homme, dont le champ de spécialisation est «jeux de l’acteur et théorie du théâtre», pour réaliser leurs rêves et leurs aspirations.

Il a fait les manchettes en 2007 quand il a été congédié en raison de son âge. Son syndicat avait contesté cette politique de mise à la retraite obligatoire à 65 ans devant les tribunaux et avait obtenu gain de cause. Une arbitre indépendante avait ensuite conclu qu’en congédiant des professeurs syndiqués en fonction de leur âge, l’U de M violait la convention collective.

Les allégations à l’égard de Andréi Zaharia n’ont pas été prouvées en cour. Il n’a pas été accusé devant un tribunal et encore moins été trouvé coupable de quoi que ce soit. Il n’a pas pu encore profiter d’une défense pleine et entière.

Néanmoins, les témoignages sont si nombreux, étalés sur tellement d’années et corroborés par tant de personnes, qu’il est impossible de ne pas les prendre au sérieux. C’est ce qui explique la décision de l’Université de Moncton de suspendre M. Zaharia pendant la durée de son enquête interne.

Le nom du professeur septuagénaire est d’abord sorti dans les médias sociaux, où il a été dénoncé par plusieurs personnes dans le cadre d’un mouvement qui a vu le jour sur Instagram et qui a mené à des révélations concernant des agissements inacceptables de personnalités publiques, en particulier au Québec. Des vedettes comme l’animatrice Maripier Morin et le chanteur Kevin Parent ont dû mettre leur carrière sur pause après que des personnes ont dénoncé leurs actions passées.

Quand une personnalité publique est la cible d’accusations anonymes sur une plateforme comme Instagram, celles-ci ne peuvent pas être relayées immédiatement par les médias. Il faut d’abord effectuer des vérifications. C’est ce que Radio-Canada Acadie a fait en interviewant des anciennes étudiantes qui ont accepté de témoigner à propos de leur professeur. Cinq d’entre elles, en plus de l’auteure et éditrice Marie Cadieux, ont pris la parole.

Il faut souligner le courage de ces personnes, qui ont non seulement dénoncé le traitement dont elles disent avoir été les victimes, mais qui l’ont fait à visage découvert, rendant du même coup leur dénonciation encore plus forte et plus crédible.

Leurs témoignages sont difficiles à lire et à entendre.

Elles tissent le portrait d’un homme qui faisait constamment des commentaires sur leur apparence physique, qui voit les femmes comme des objets sexuels, qui les harcelait, qui avait des comportements sexistes à répétition, qui sexualisait leurs rôles au théâtre et plus encore. Les témoignages couvrent une période de plus de 20 ans.

Bref, un environnement malsain et toxique.

Mais il y a pire.

Tout porte à croire que les comportements d’Andrei Zaharia étaient connus, du moins jusqu’à un certain point, à l’Université de Moncton. Au moins une étudiante a porté plainte. Surtout, l’U de M est un petit milieu où tout finit par se savoir. Combien de professeurs, de directeurs de programme ou de doyens ont été témoins de comportements discutables ou ont entendu des rumeurs mais se sont contentés de hausser les épaules de dépit?

Ce n’est qu’en 2017 que l’Université de Moncton s’est dotée d’une politique digne de ce nom sur la violence sexuelle. Entretemps, les étudiantes ont été laissées plus ou moins à elles-mêmes. Celles qui ont partagé leurs préoccupations n’ont pas été prises suffisamment au sérieux.

L’Université de Moncton a le devoir d’aller au fond des choses. Elle doit vérifier la véracité des allégations contre M. Zaharia. Elle doit aussi découvrir si les supérieurs du professeur ont failli à protéger les étudiantes dont ils avaient la responsabilité.

Clouer au pilori un professeur soupçonné d’être misogyne et de harceler sexuellement ses étudiantes ne suffit pas. Il faut aussi comprendre comment et à cause de qui il a pu présumément sévir si longtemps et en toute impunité.