Le ministre et votre ordinateur

En exigeant des parents qu’ils achètent ou fournissent un ordinateur pour leurs enfants qui fréquentent l’école secondaire, le ministre de l’Éducation Dominic Cardy entre dans une zone où le gouvernement se déresponsabilise en partie de sa responsabilité de fournir aux élèves le matériel nécessaire à leur apprentissage.

À la rentrée scolaire, au début septembre, tous les élèves de niveau secondaire (9e à 12e année) devront posséder un ordinateur. Pas un ordinateur fourni par l’école, le district scolaire ou le ministère de l’Éducation, mais bien un appareil qui leur appartient (ou qui appartient à leurs parents).

C’est du jamais-vu.

À la décharge du ministre Cardy, nous vivons une situation inédite. Pour la première fois depuis que l’éducation est obligatoire au Nouveau-Brunswick, la rentrée scolaire se fera en pleine pandémie. À situation exceptionnelle, il faut des mesures exceptionnelles.

Le ministre a choisi avec sagesse de mettre en veilleuse l’idée de fermer les écoles en 2020-2021 et de privilégier l’éducation à distance. L’expérience de ce printemps, avec le site web Jemeduque.ca, a démontré à quel point nous sommes loin du jour où l’enseignement à travers un ordinateur sera le même que celui offert en classe.

Le système d’éducation néo-brunswickois n’était pas rendu à cette étape au printemps et il ne le sera sans doute toujours pas cet automne.

Néanmoins, le gouvernement provincial ne peut pas agir comme si la pandémie n’existait pas. Il n’y a que six cas actifs au Nouveau-Brunswick, mais rien ne garantit que ce sera toujours comme ça. La possibilité d’une éclosion dans une école reste possible.

De nombreuses mesures sanitaires, de distanciation physique et autres ont donc été adoptées. Parmi celles-ci, il a été décidé que les élèves du secondaire resteront en classe une journée sur deux, afin de limiter les risques de contagion. Ça ne signifie pas qu’ils seront en congé le reste du temps à la maison. Ils devront effectuer des travaux en ligne, des projets guidés, etc.

Dans le cas d’une éclosion localisée, l’école sera fermée et les élèves de l’établissement retourneront à la maison, présumément pendant une période d’au moins deux semaines. L’enseignement se poursuivra alors à distance.

Pour que cela fonctionne, il faut toutefois que tout ce beau monde ait accès à un ordinateur et à internet haute vitesse.

Nous ne sommes plus en 1980. Les ordinateurs sont communs, les téléphones intelligents encore plus, et une majorité de foyers sont branchés à internet. Ce n’est toutefois pas le cas pour des milliers de parents néo-brunswickois, que ce soit par choix, par leur lieu de résidence (dans des régions plus isolées) ou par manque de moyens.

Tout ce beau monde a désormais l’obligation de s’acheter un ordinateur. Les personnes à faible revenu auront droit à une aide financière pouvant atteindre jusqu’à 600$.

Il y a des problèmes avec cette initiative.

Notons d’abord qu’on reconnaît bien là l’idéologie conservatrice de ce gouvernement, qui privilégie la responsabilité individuelle à celle des pouvoirs publics.

Nous sommes à des années-lumière de l’ancienne ministre progressiste-conservatrice Madeleine Dubé, qui avait signé une entente avec Microsoft, au début des années 2000, afin de fournir gratuitement des centaines d’ordinateurs dans les salles de classe.

Cette fois-ci, le gouvernement Higgs refuse d’acquérir lui-même le matériel informatique, y compris pour les parents les plus défavorisés. Il préfère leur signer un chèque. La stratégie est limpide. Il souhaite pelleter la plus grande partie des coûts aux parents.

C’est sans compter que la pandémie a eu impact économique majeur. De nombreux parents censés être suffisamment à l’aise financièrement pour ne pas avoir droit à l’aide de Fredericton ont vu leurs revenus d’emploi diminuer dans les derniers mois en raison de la COVID-19.

Il est normal que les parents payent une partie des dépenses (feuilles mobiles, sac d’école, paire d’espadrilles d’intérieur et d’extérieur, cartables, calculatrice, etc.).

Le ministre Cardy va par contre beaucoup plus loin.

On ne demanderait pas aux parents d’enfants d’âge scolaire d’acheter les livres de classe. C’est la responsabilité du district scolaire. C’est à lui de fournir le matériel nécessaire à l’apprentissage afin d’assurer à tous un accès égal à l’éducation, peu importe le lieu de résidence ou le statut social et économique de l’enfant.

Nous saluons le fait que des mesures ont été prises pour aider financièrement les ménages à faible revenu et leur permettre d’avoir accès à internet.

Cette stratégie représente néanmoins un recul majeur du gouvernement face à sa responsabilité d’offrir une éducation de qualité égale et accessible à tous.