Le traitement Saint-Jean

Le gouvernement Higgs a annoncé la semaine dernière qu’il investira jusqu’à 10 millions $ dans le développement économique dans la région de Saint-Jean. Une nouvelle positive pour Saint-Jean, une annonce électoraliste pour le gouvernement Higgs et une claque au visage pour le Nord qui voit disparaître ses fonds de relance.

Moncton est la cité la plus importante de la province, tant par sa population, son économie, son dynamisme culturel et la présence forte des deux communautés linguistiques, que par son emplacement géographique.

Les yeux des gouvernements, libéraux comme conservateurs, sont toutefois le plus souvent tournés vers Saint-Jean et sa vieille force industrielle. Le fait que Irving Oil y a son siège social et le nombre de circonscriptions provinciales prenables (plusieurs circonscriptions du Grand Moncton, en particulier celles à majorité francophone, sont généralement acquises au Parti libéral) n’est pas étranger à ce phénomène.

Dans les derniers mois de son gouvernement, le premier ministre libéral Brian Gallant s’était même nommé ministre responsable de Saint-Jean! Il a ensuite signé une entente spéciale de 22,8 millions $ sur trois ans afin d’aider la Ville à éliminer son déficit.

Le premier ministre Blaine Higgs vient de décider à son tour de se montrer généreux pour cette région où il est député et d’où sont originaires plusieurs de ses ministres et conseillers.

Plusieurs organismes à vocation économique de cette région fusionneront afin de favoriser la croissance dans la cité portuaire et les communautés voisines. Le gouvernement Higgs versera des millions de dollars à cette nouvelle entité afin qu’elle offre des services qui profiteront aux entreprises et aux résidents.

Le contrat s’étend sur cinq ans et doit ensuite être renouvelé pour cinq autres années. Cela représente donc environ un million de dollars par année. Ce n’est pas la mer à boire.

L’annonce, qui a réuni plusieurs élus et ministres progressistes-conservateurs, est néanmoins suffisamment importante pour que le ministre Trevor Holder, qui est député de Portland-Simmonds, parle d’un «point tournant historique pour notre région».

Nous nous réjouissons pour Saint-Jean et les environs et saluons le fait que le gouvernement Higgs appuie son développement.

Le plus ironique dans tout cela est que ce gouvernement, qui se targue de prendre les décisions difficiles et qui s’est fait élire en critiquant les dépenses des libéraux de Brian Gallant, ne se gêne plus pour adopter des mesures électoralistes semblables à celles qu’il dénonçait il n’y a pas si longtemps.

Par ailleurs, force est de constater qu’avec le premier ministre Higgs et son équipe, il y a des régions qui méritent une aide spéciale, spécifique à leurs besoins et à leurs défis… et d’autres qui ne le méritent pas.

Si le gouvernement Higgs croit en une aide ciblée pour Saint-Jean, on ne peut pas en dire autant pour le nord du Nouveau-Brunswick.

En 2018, Andrea Anderson-Mason, de Fundy-Les-Îles-Saint-Jean-Ouest, a été nommée ministre responsable de la Société de développement régional. Ce portefeuille aurait dû être confié à un ministre du Nord, comme Robert Gauvin (avant qu’il ne quitte le parti) ou Jake Stewart, qui est député dans la Miramichi.

La ministre Anderson-Mason a depuis confessé à l’Assemblée législative qu’elle n’avait à ce moment-là aucune idée de ce qu’était cet organisme.

Elle a ajouté ne pas comprendre pourquoi des programmes comme le fonds de développement économique du Nord ainsi que celui de la Miramichi sont réservés à ces régions et excluent des communautés plus au sud.

Vous pouvez gager tout ce que vous possédez que vous ne l’entendrez pas dénoncer l’aide spéciale dont jouit sa région. Deux poids deux mesures.

Le gouvernement Higgs remplacera plutôt les fonds du Nord par d’autres enveloppes, dont un fonds accessible à toutes les régions rurales de la province, y compris celles, plus prospères, qui entourent Saint-Jean.

Insistons sur un point. Nous ne condamnons pas le financement accordé à la région de Saint-Jean. Tant mieux si cela devient le «point tournant historique» auquel a fait référence le ministre Holder dans son envolée oratoire. Le N.-B. en profitera aussi.

Cela met par contre en lumière le double discours, pour ne pas dire l’hypocrisie du gouvernement Higgs, en ce qui a trait au développement économique.

Un fonds réservé à une région du Nord est considéré comme étant du gaspillage potentiel. «Je ne dirai pas: “j’ai 30 millions $ et je vais simplement les dépenser”. Non, je ne le ferai pas», a déclaré le premier ministre à la suite de son discours sur l’état de la province, à la fin janvier à Fredericton.

Quand il s’agit d’élargir l’aide à toutes les régions rurales de la province ou à appuyer les villes du Sud, le ton est toutefois bien différent. Le traitement Saint-Jean n’est pas pour tout le monde.