Le vote des abat-jours

Les propos de Blaine Higgs, selon lesquels il y a des circonscriptions dans le Nord qui voteraient toujours libéral au point où un abat-jour pourrait être élu sous cette bannière et que la seule manière d’y élire des candidats progressistes-conservateurs est d’acheter le vote des électeurs, sont méprisants. Ils démontrent aussi deux facettes du premier ministre: son ignorance à propos de tout ce qui touche l’Acadie et sa condescendance à propos de ses adversaires (en particulier les libéraux), mais aussi des conservateurs plus progressistes qui l’ont précédé au pouvoir.

Les progressistes-conservateurs ont fait élire lundi 27 députés, mais un seul de langue française et aucun au nord de la Miramichi et de Grand-Sault.

Blaine Higgs n’accepte aucune forme de responsabilité dans ce cuisant échec.

Dans une rencontre éditoriale avec l’Acadie Nouvelle la semaine dernière, il a blâmé les médias francophones pour son incapacité à imiter les succès d’autres premiers ministres progressistes-conservateurs à faire élire des députés dans les régions acadiennes. M. Higgs dénonce aussi les libéraux pour avoir, à ses yeux, fait une campagne de peur.

Cette semaine, Blaine Higgs a montré du doigt les Acadiens pour l’avoir rejeté. C’est à ce moment-là qu’il a fait son commentaire malheureux sur les abat-jours.

Ne faisons pas la même erreur que le premier ministre et présentons plutôt les faits.

Il est vrai que les électeurs de la plupart des circonscriptions à majorité acadienne ont tendance à élire des députés libéraux. Il est toutefois faux de laisser entendre que ce vote est partout acquis et automatique, peu importe les qualités des candidats.

En faisant exception des circonscriptions créées depuis seulement quelques années, il n’y a que deux endroits dans tout le Nouveau-Brunswick qui ont toujours voté du même bord. Il s’agit de Bathurst (maintenant Bathurst-Ouest-Beresford) et Shediac-Cap-Pelé (renommée Shediac-Beaubassin-Cap-Pelé).

Vous noterez qu’une seule d’entre elles est située dans le Nord et qu’elle comprend une forte proportion d’anglophones.

Les électeurs du Nord-Ouest ont souvent voté du côté du pouvoir, l’ancienne circonscription d’Edmundston ayant même été considérée pendant longtemps comme étant baromètre. Dans la Péninsule acadienne, les régions de Shippagan et de Tracadie ont élu plus que leur part de députés progressistes-conservateurs.

Richard Hatfield, Bernard Lord et David Alward ont tous réussi à faire élire de nombreux députés francophones. Le problème n’est pas les Acadiens du Nord, ni même le Parti progressiste-conservateur.

C’est le chef.

M. Higgs ne s’est jamais vraiment intéressé au Nouveau-Brunswick francophone. Il s’agit pour lui d’une terre étrangère. Souvenez-vous, peu avant de devenir premier ministre en 2018, quand il a affirmé que son apprentissage de la langue française était difficile parce qu’il y a «environ quatre dialectes dans la province».

Depuis deux ans, il n’a jamais tendu la main aux Acadiens. S’il avait consenti autant d’efforts à se rapprocher des francophones qu’il n’en a mis à courtiser les premiers ministres de l’Ouest, le gouvernement Higgs compterait aujourd’hui sur plus qu’un député de langue française.

Revenons par ailleurs sur la deuxième partie de la déclaration de M. Higgs, soit que contrairement aux premiers ministres progressistes-conservateurs qui l’ont précédé, il refuse d’acheter le vote des Acadiens.

Un peu comme le Parti conservateur de Stephen Harper et d’Andrew Scheer qui n’a rien en commun avec celui de Brian Mulroney, Blaine Higgs se reconnaît peu de liens avec les progressistes-conservateurs qui ont souvent gouverné la province dans les 40 dernières années.

Bref, il a plus d’affinités avec le premier ministre albertain Jason Kenney qu’il n’en aura jamais avec un Richard Hatfield ou un Bernard Lord. C’est ce visage moins connu qui est ressorti quand il a accusé ses prédécesseurs d’avoir acheté le vote acadien.

À cela s’ajoutent les préjugés qu’il entretient à l’égard des Acadiens dont le vote serait à vendre, contrairement aux anglophones qui, eux, voteraient conservateur pour les bonnes raisons.

Nous étions nombreux à espérer qu’après sa victoire, le premier ministre tendrait la main aux Acadiens. Cette dernière sortie devrait mettre fin à tous nos espoirs.

Blaine Higgs ne veut pas mieux connaître l’Acadie. Il préfère se contenter de mythes, de généralités et surtout se convaincre que c’est de la faute de tout le monde, sauf la sienne, si les abat-jours sont plus populaires que lui dans la région.

Nous l’invitons quand même à être plus digne dans ses propos. Un premier ministre doit être rassembleur et non pas source de division.