Préférer fermer les yeux

Des milliers de personnes ont manifesté en fin de semaine au Québec à la suite de la mort de Joyce Echaquan, décédée dans des circonstances odieuses dans un hôpital. Ils ont exprimé leur colère. Surtout, ils ont rappelé que nous sommes de plus en plus nombreux à ne pas accepter l’inaction des gouverne­ments devant le racisme dont sont victimes les communautés autochtones.

Joyce Echaquan était une citoyenne québécoise et une femme atikamekw.

Elle s’est filmée en direct sur Facebook, avec l’aide de son téléphone cellulaire. Dans la vidéo, alors qu’elle crie de douleur, on entend des employées de l’hôpital pleines de préjugés en train de l’insulter. Elle est morte quelques heures plus tard.

L’histoire fait scandale parce qu’elle a été filmée. Sinon, Mme Echaquan serait décédée dans l’indifférence la plus complète. Il n’y aurait pas eu de manifestation et le gouvernement du Québec n’aurait pas ordonné une enquête publique afin d’éclaircir les causes et les circonstances de sa mort.

Malheureusement, rien ne changera à court et à moyen terme. Cette onde de choc, si elle n’est pas suivie d’action concrète, ne mettra pas fin au racisme contre les Autochtones.

Si la présence de 500 000 personnes aux côtés de la jeune écologiste Greta Thunberg à Montréal, à la fin septembre 2019, n’a pas suffi à convaincre nos gouvernements d’accélérer la lutte contre les changements climatiques, croyez-vous qu’une manifestation en faveur de Joyce Echaquan suffira à renverser des décennies de racisme et de discrimination à l’égard des Premières Nations?

Non. Bien sûr que non.

Cela ne signifie toutefois pas que ces rassemblements ne servent à rien. Au contraire, ils comptent. Ils ramènent sur notre écran radar quelque chose que nous préférons normalement ignorer.

Pour la plupart d’entre nous, les Autochtones sont invisibles, cachés dans leurs «réserves». Nous lâchons un soupir d’impatience quand un politicien rappelle que telle institution ou telle communauté est située dans un «territoire autochtone non cédé».

Le Canadien ou le Néo-Brunswickois moyen met rarement, sinon jamais les pieds dans une communauté autochtone. Il est plus sensibilisé au combat des Palestiniens au Moyen-Orient ou des personnes de race noire aux États-Unis qu’il l’est à celui des Mik’maqs ou des Malécites. Il y a du racisme individuel et systémique, bien sûr, mais aussi beaucoup d’indifférence.

Le racisme systémique ne signifie pas que tout le monde est raciste tout le temps. Cela veut plutôt dire que notre système (gouvernements, institutions, justice, etc.) défavorise les minorités ethniques.

C’est ce qui explique par exemple qu’un nombre disproportionné d’Autochtones croupissent dans nos prisons, sont itinérants ou ont des problèmes de dépendance.

La première étape est de reconnaître la problématique. La deuxième est de mettre en place des actions concrètes pour mettre fin au racisme.

C’est là que le bât blesse.

Prenons l’exemple du Nouveau-Bruns­wick. Quels sont les principaux obstacles auxquels font face les Autochtones? De quelle manière s’exprime quotidiennement la discrimination dont ils sont victimes? Vous l’ignorez probablement. Et pour cause! Il s’agit d’un sujet qui est continuellement balayé sous le tapis.

Cet été, deux Autochtones – Chantel Moore et Rodney Levi – sont morts sous les balles de policiers. Les deux drames sont survenus en l’espace d’une dizaine de jours.

Le premier ministre Blaine Higgs a reconnu publiquement quelques jours plus tard la présence du racisme systémique au Nouveau-Brunswick. «Nous devons reconnaître les obstacles que nous rencontrons dans notre province: le racisme systémique semble présent dans notre société, et ce, depuis des générations.»

Une déclaration forte, dont le premier ministre peut être fier. Malheureusement, les bottines n’ont pas suivi les babines.

Il a expulsé du Cabinet son ministre des Affaires autochtones, Jake Stewart. Son crime? Il est pour une enquête indépendante sur la discrimination systémique vécue par les Autochtones dans l’appareil judiciaire. C’en était trop pour son chef, lui-même opposé à une telle démarche.

Entre le sort des Autochtones et l’obligation de loyauté à l’endroit du premier ministre, on vous laisse deviner ce qui est le plus important présentement à Fredericton.

Le gouvernement Higgs est majoritaire et a quatre bonnes années devant lui pour améliorer la situation des Premières Nations du Nouveau-Brunswick. Il n’a aucune excuse pour laisser traîner les choses.

Il est temps qu’il cesse de se boucher les oreilles et de se bander les yeux. Il faut une enquête publique pour comprendre l’ampleur de la discrimination subie par les Autochtones et trouver des solutions.