Les écoles de nos ministres

En ciblant la construction de l’école de Hanwell, la vérificatrice générale ramène à l’avant-plan une question que nos dirigeants n’aiment pas entendre: à quel point des considérations politiques et partisanes influencent-elles les priorités du gouvernement?

Le gouvernement Higgs a été élu une première fois en 2018 en promettant de réduire les dépenses et de faire de la lutte au déficit sa priorité. Les dépenses en immobilisations ont été parmi les premières à subir le couperet.

Le budget pour la construction de nouvelles infrastructures du ministère de l’Éducation est passé de 82 millions $ (budgétés en 2018-2019) à 40 millions $ en 2019-2020.

Une chute énorme.

Des projets de rénovation ou de remise à neuf déjà planifiés ont ainsi été mis sur la glace. Le secteur francophone a été particulièrement touché. Les travaux de modernisation à mi-vie des écoles secondaires de Tracadie, de Shediac et d’Edmundston ont été retardés indéfiniment. «Nous ne disposons malheureusement pas, à l’heure actuelle, des ressources pour financer tous les projets», avait justifié le ministre de l’Éducation, Dominic Cardy.

Une exception avait néanmoins fait sourciller les observateurs: la construction d’une nouvelle école  dans la circonscription de Frede­ricton-Ouest-Hanwell représentée à la législature par le ministre.

M. Cardy avait nié toute ingérence de sa part et avait expliqué que la décision de construire avait été prise à l’aide d’un processus de hiérarchisation, utilisé aussi par le gouvernement libéral précédent, qui sert à dresser le classement des projets d’infrastructures.

Nous n’avions pas été convaincus des explications du ministre. La vérificatrice générale, Kim Adair-MacPherson, non plus. Elle a donc entrepris une enquête.

Elle a ainsi découvert que la future école de Hanwell a été classée au 3e rang, derrière des projets d’améliorations de deux écoles de Dieppe. Le projet d’Hanwell a pourtant été retenu, contrairement aux deux autres. Des travaux dans d’autres écoles avaient aussi été approuvés, avant d’être subitement annulés.

Est-ce que cela signifie qu’il y a eu ingérence politique? Dominic Cardy a-t-il privilégié sa circonscription aux dépens d’autres projets plus urgents ou importants?

La vérificatrice générale ne va pas aussi loin.

Elle se contente de dire que le ministère n’a pas démontré que la décision a été fondée sur des preuves, sur des données probantes ou sur l’intérêt public. Le ministre Cardy jure n’avoir rien à voir avec la décision. Il plaide plutôt que c’est pour une question d’espace et de capacité que la nouvelle école est passée devant les deux projets de rénovations de Dieppe.

L’explication n’est pas convaincante.

Comme le fait remarquer la vérificatrice générale dans son rapport, il existe un tas d’autres établissements scolaires dans la province où il y a un manque d’espace et où on retrouve des classes modulaires.

Le cas Hanwell est loin d’être unique.

Normalement, le système de grilles d’analyse du gouvernement devrait empêcher ce type de controverses de survenir. Les projets sont analysés selon des critères précis, ils reçoivent un pointage et celui qui a la note la plus élevée a priorité sur les autres. Pas plus compliqué que ça!

Dans les faits, ce n’est pas aussi simple.

Le gouvernement a adopté un deuxième système de classification à plusieurs niveaux qui brouille les cartes et lui permet de prioriser un projet qui n’était pas en tête de classement.

De plus, les évaluations sont gardées secrètes.

En 2016, le ministre libéral Serge Rousselle a rejeté la recommandation du District scolaire francophone Sud d’investir dans l’école secondaire de Saint-Louis-de-Kent. Il a plutôt annoncé 11 millions $ dans celle de Shediac.

Le ministre Rousselle avait justifié sa décision en plaidant qu’elle était basée sur l’outil d’évaluation du ministère. Sceptiques, nous avions alors demandé au ministère de nous montrer les grilles en question. Le ministre avait refusé net.

Nous avons alors porté plainte à la commissaire à l’accès à l’information et à la protection de la vie privée. Elle nous a donné raison. Le ministre a néanmoins rejeté le rapport et gardé le secret sur ses évaluations.

Un an après cette controverse, les progressistes-conservateurs prenaient le pouvoir. Nouvelle administration, nouveau ministre, mais même justification. Encore une fois, un outil censé être objectif n’empêche pas un gouvernement de prendre une décision qui a toutes les allures d’être politisée.

Surtout, on nous demande encore une fois de croire le ministre sur parole.

En ce qui a trait aux infrastructures scolaires et à nos enfants, nous croyons que la parole du gouvernement n’est pas suffisante.

Si la décision de privilégier la construction d’une école dans la circonscription du ministre Cardy est basée sur des faits et n’a rien à voir avec la politique, qu’on nous montre les preuves.