Le poison

Vous est-il déjà arrivé d’être dans l’attente d’une annonce ou d’une décision qui aura un impact considérable sur votre vie, mais sur laquelle vous n’avez aucun contrôle ni même un mot à dire?

Mardi soir, des centaines de milliers de Néo-Brunswickois et des millions de Canadiens se retrouveront dans cette situation inconfortable. Nous n’attendrons pas le diagnostic d’un médecin ou la décision d’un directeur d’entreprise de nous garder ou non à son emploi.

Notre attention sera plutôt tournée vers le sud, alors que les Américains éliront un nouveau président (le démocrate Joe Biden) ou rééliront le républicain Donald Trump.

Inutile de tourner autour du pot. Le retour du président Trump à la Maison-Blanche pour un deuxième mandat serait une catastrophe pour le Canada et le N.-B. (et bien sûr pour les États-Unis eux-mêmes).

Les quatre dernières années auront été de la petite bière comparativement à ce qui nous attend si ce mégalomane menteur et raciste est réélu. Imaginez le Donald Trump d’aujourd’hui, mais galvanisé par une nouvelle victoire et qui n’a pas besoin se préoccuper de ses chances de réélection (les présidents étant limités à deux mandats par la constitution américaine). Nous préférons ne même pas imaginer ce scénario de cauchemar tant il donne froid dans le dos.

Joe Biden doit gagner. Sa victoire devra être décisive et sans appel, au point où il sera impossible de la remettre en question ni de donner la moindre chance à Trump et à ses sbires de voler l’élection avec des manœuvres frauduleuses.

Nos préoccupations ne sont pas uniquement de nature économique.

Joe Biden et les démocrates sont aussi protectionnistes. La guerre du bois d’oeuvre, qui fait mal à tant d’entreprises néo-brunswickoises, ne prendra pas fin du jour au lendemain avec l’arrivée d’une nouvelle administration, même si celle-ci sera forcément plus parlable que l’actuelle.

Le problème est plutôt l’influence des États-Unis dans les affaires canadiennes. Un deuxième mandat de Donald Trump à la présidence, c’est quatre années de plus à inspirer les mouvements proarmes, antiavortements, racistes et d’extrême droite.

Trump a promis de drainer le marécage à Washington. Il l’a plutôt rempli de son venin.

Son poison influence plus de personnes que l’on croit. Pensez à votre voisin qui vous raconte les dernières théories du complot à la mode ou à votre beau-frère qui se déchaîne chaque jour sur sa page Facebook…

Sur la scène politique, les émules du trumpisme sont encore rares au pays.

Un homme comme Kris Austin, chef de la People’s Alliance, n’hésite pas à faire campagne contre la minorité francophone. Il agissait toutefois ainsi bien avant l’arrivée de Trump au pouvoir.

Le premier ministre progressiste-conservateur Blaine Higgs est fiscalement très à droite. Il ne partage toutefois en rien le populisme et l’extrémisme de son homologue américain.

Le Parti conservateur du Canada compte pour sa part un plus grand nombre de députés qui sont inspirés de la mouvance trumpiste.

L’un des candidats à la course à la direction du parti, Derek Sloan, s’en était pris à la l’administratrice en chef de l’Agence de la santé publique du Canada, Theresa Tam. Il l’avait accusé d’être à la solde de la Chine (Mme Tam est née à Hong Kong) et soutenu que le Canada avait abdiqué sa souveraineté au profit de l’Organisation mondiale de la santé et de la «propagande communiste chinoise».

Des propos qui faisaient écho à ceux de Trump.

M. Sloan a terminé en dernière position, mais a néanmoins obtenu près de 15% des votes des militants. Le chef démissionnaire Andrew Scheer a de son côté fait, le soir du congrès, sa meilleure imitation de Trump, en s’attaquant aux médias traditionnels ainsi qu’aux «universitaires de gauche» et en invitant ses militants à s’abreuver à des publications conservatrices sur le web.

Au-delà de ce show de boucane, notons toutefois que le Parti conservateur a fini par se doter en Erin O’Toole d’un chef présentable, bilingue et qui n’est pas tombé dans les mêmes dérives et travers.

Nous avons tout de même vu à quel point les États-Unis et le monde ont changé sous l’impulsion de Trump.

Ni le Canada ni le Nouveau-Brunswick ne sont immunisés face au poison que répand chaque jour ce président indigne.

La défaite de Trump ne mettra pas fin à son influence. Il continuera d’être suivi religieusement sur son compte Twitter. Ses rassemblements attireront encore des milliers de spectateurs. Il sera invité régulièrement sur les ondes de Fox News. D’autres politiciens tenteront d’imiter son succès, y compris, sans doute, au Nouveau-Brunswick.

Le voir tomber après un seul mandat enverra un message fort partout: il y a des limites à gouverner avec la division, le racisme, l’intimidation et la misogynie.