Chimère et éléphant blanc

Que penser du premier ministre Blaine Higgs, qui affirme qu’il est temps pour le gouvernement de s’interroger à propos de nos infrastructures aéroportuaires? Une chose est certaine, s’il souhaite réellement fusionner les principaux aéroports de la province, il n’aurait pas pu s’y prendre plus mal pour y arriver.

Blaine Higgs s’est servi du discours du Trône pour partager son désarroi en lien avec le transport aérien dans notre province.

En gros, il ne comprend pas que l’aéroport de Halifax ait un volume de passagers trois fois supérieur à celui combiné des aéroports du Grand Moncton, de Saint-Jean et de Fredericton, alors que la population de Nouvelle-Écosse n’est pourtant que 25% plus élevée que celle du Nouveau-Brunswick.

Notons que, comme il en a souvent l’habitude, le premier ministre identifie des problèmes, mais pas les solutions. Dans le paragraphe consacré à ce sujet dans le discours du Trône, nous comptons pas moins de six points d’interrogation. Ils accompagnent des questions qualifiées de «cruciales» (exemple: quelles sont les barrières à briser?) que le gouvernement compte se poser.

Il n’indique nulle part ce qu’il entend faire. Il n’y a même pas mention d’échanges à venir avec le gouvernement Trudeau.

Quand on veut jouer dans les plates-bandes de quelqu’un d’autre, il faut d’abord l’aviser. Les aéroports sont de compétence fédérale. Ils sont la propriété du gouvernement du Canada, qui les loue à des sociétés privées sans but lucratif – les autorités aéroportuaires.

Cela fait d’Ottawa le joueur incontournable dans ce dossier.

Rien ne laisse croire que le gouvernement Higgs a entrepris des discussions sérieuses avec son homologue fédéral, ni même qu’il l’ait prévenu par courtoisie de ce passage publié dans le discours du Trône.

Blaine Higgs justifie sa stratégie en expliquant que le gouvernement provincial a investi beaucoup d’argent dans ces infrastructures et qu’il a donc son mot à dire.

C’est de la bouillie pour les chats.

Les gouvernements sont jaloux de leurs champs de compétence. Le gouvernement Higgs ne s’est pas gêné en 2019 pour mettre fin unilatéralement au projet d’élargissement de la route 11, et ce, même si Ottawa était un important partenaire financier.

L’absence de propositions sérieuses et de négociations avec le fédéral nous laisse songeurs quant aux véritables motivations de M. Higgs dans ce dossier.

Le principal aéroport du Nouveau-Brunswick est de loin celui du Grand Moncton, basé à Dieppe. S’il fallait n’en garder qu’un seul dans tout le sud de la province, c’est celui-là qu’il faudrait choisir.

Sans surprise, l’idée ne séduit pas les gens d’affaires de Saint-Jean. Ceux-ci rêvent plutôt d’un aéroport central qui serait construit à Sussex, à plus ou moins égale distance du Triangle d’or (Moncton, Saint-Jean et Fredericton), mais moins accessible pour la majorité des citoyens du Nord.

Blaine Higgs, qui est député de Quispamsis (une banlieue de Saint-Jean) et qui a travaillé dans la cité portuaire une bonne partie de sa vie, a déjà entendu parler de ce vieux rêve qu’il partage peut-être.

Disons-le tout de suite, ça n’arrivera pas.

Moncton-Dieppe ne perdra pas son aéroport de sitôt au profit d’une nouvelle infrastructure, à Sussex ou ailleurs.

D’abord, parce qu’une telle initiative risquerait de se transformer en un colossal gouffre financier, sans preuve que cela changerait quoique ce soit au trafic aéroportuaire dans notre province.

S’il y a plusieurs aéroports de petite taille ou de taille moyenne plutôt qu’un seul majeur au N.-B., c’est d’abord pour des raisons géographiques et démographiques.

Halifax compte plus de 400 000 habitants (contre environ 100 000 pour le Grand Moncton), soit presque la moitié de la population totale de la Nouvelle-Écosse.

Les transporteurs aériens ont choisi il y a longtemps d’en faire le coeur de leurs activités dans les Maritimes. Penser que cela changerait le jour où Ottawa fermerait trois aéroports au Nouveau-Brunswick et en construirait un quatrième au milieu de nulle part, à bonne distance de tous les grands centres, relève de la pensée magique.

Puisque le gouvernement Higgs s’est découvert une préoccupation pour l’accessibilité du service aérien, nous l’invitons à faire pression auprès du fédéral afin d’offrir des incitatifs aux transporteurs pour qu’ils desservent adéquatement notre province.

Depuis le début de la pandémie, des transporteurs comme Air Canada et WestJet ont suspendu la plupart de leurs vols en provenance du Nouveau-Brunswick.

Air Canada a été encore plus loin en fermant son escale de Bathurst.

Le transport aérien est un service essentiel, y compris dans les régions rurales. Au lieu de rêver de chimères et d’éléphants blancs, le moment est plutôt venu de s’interroger comment convaincre les transporteurs aériens de recommencer à desservir les régions du N.-B., une fois la pandémie terminée.