À quel jeu joue Blaine Higgs?

On a beaucoup parlé de langues officielles à l’Assembée législative, en cette fin d’année. Que ce soit voulu ou par maladresse, Blaine Higgs marche sur les mines linguistiques qu’il pose lui-même sur son chemin. En tant que francophones néo-brunswickois, à quel point doit-on être inquiets des récentes déclarations du premier ministre?

Acceptons d’abord la prémisse que Blaine Higgs n’a pas en tête un plan secret visant à éradiquer toute trace du français au Nouveau-Brunswick et que certaines de ses déclarations les plus controversées sont plutôt le fruit d’une ignorance volontaire et assumée à propos du rôle du gouvernement, de nos droits linguistiques et de la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick.

M. Higgs aime ramener les obligations linguistiques du gouvernement provincial à leur plus simple expression.

Aux yeux du premier ministre, la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick ne sert qu’à une chose: accorder à chaque Néo-Brunswickois le droit d’être servi dans la langue de son choix. Les enjeux comme la lutte contre l’assimilation, l’appui et la promotion du français comme langue officielle et l’égalité réelle sont des concepts qui lui sont étrangers.

Blaine Higgs laisse croire par ses propos qu’il n’y a nul besoin de renforcer les droits linguistiques des Acadiens. La loi garantit déjà des services dans leur langue. Le gouvernement fait son possible pour respecter ses obligations. Dossier réglé, on peut passer à autre chose.

Pour M. Higgs, cette autre chose, ce sont les Néo-Brunswickois anglophones qui n’auraient pas accès à des emplois en raison de leur unilinguisme.

Ce mythe d’une fonction publique dont les emplois sont réservés aux francophones et aux Néo-Brunswickois bilingues est généralement propagé par des extrémistes opposés au bilinguisme officiel, comme la Anglophone Rights Association et la People’s Alliance.

C’est toutefois la première fois dans le Nouveau-Brunswick moderne qu’un premier ministre propage à son tour ces mythes et ses faussetés. M. Higgs va même plus loin, en affirmant qu’il y a un exode de Néo-Brunswickois unilingues.

Ces paroles ne sont pas appuyées par les faits. Les anglophones bilingues sont plus susceptibles de quitter la province, ce qui est logique puisqu’ils sont en grande demande. Et la majorité des Néo-Brunswickois qui quittent la province – peu importe leur langue – le font en raison de la situation économique.

Néanmoins, la priorité de M. Higgs est de retenir ces gens-là dans la province, et cela, promet-il, sans nuire aux droits des francophones. «L’un n’a pas à se faire aux dépens de l’autre», a-t-il répété jeudi à Fredericton.

Le premier ministre a aussi déclaré le même jour que «nous pouvons offrir des services dans les quatre coins de la province et nous avons l’obligation de les offrir dans les deux langues officielles. Je ne suggère pas de changer quoi que ce soit en cette matière».

Rassurant, n’est-ce pas?

Pas vraiment.

En effet, à travers les déclarations de M. Higgs, un autre portrait émerge. Celui d’un homme qui accorde plus d’importance au droit individuel des Néo-Brunswickois unilingues anglophones à travailler en anglais et à occuper n’importe quel emploi – même s’ils n’ont pas les compétences linguistiques nécessaires -, qu’au droit collectif des Acadiens à être servis dans leur langue.

Si vous demandez à M. Higgs pourquoi il refuse de nommer un porte-parole politique bilingue pour l’accompagner lors des conférences de presse portant sur la COVID-19, il vous répondra qu’au Nouveau-Brunswick, tout le monde a le privilège de choisir la langue de son choix.

L’idée que les directives à propos de la pandémie devraient être aussi livrées en français, sans le filtre de la traduction simultanée, lui est ridicule. L’important, c’est que lui, l’individu Blaine Higgs, puisse parler dans sa langue de prédilection. Et tant pis pour les droits linguistiques collectifs des Acadiens.

Il sera important d’être très vigilants au cours de la prochaine année, alors que le gouvernement révisera la Loi sur les langues officielles du N.-B. et que cela pourrait entraîner un recul linguistique pour les Acadiens.

La bonne nouvelle est que si M. Higgs aime bien partager ses idées sur une foule de sujets, cela ne se transpose pas toujours en politiques gouvernementales.

Il répète depuis presque trois ans qu’il n’est pas normal que si peu d’élèves anglophones sont bilingues après leur 12e année, mais n’a rien réalisé de particulier pour que cela change. Il insiste sur le fait qu’il faut combattre le racisme systémique avec des actions concrètes, mais cela ne reste pour l’instant que des paroles en l’air.

Avec un peu de chance, les déclarations du premier ministre ne seront que ça: des préjugés colportés pour des raisons partisanes, qui sèment la division, mais qui ne se transposeront pas en politiques ayant un impact négatif sur la population francophone.