Des chèques pour tous

Dans sa volonté d’aider à tout prix les Canadiens victimes de la pandémie (et même souvent ceux qui ne le sont pas), le gouvernement fédéral tourne les coins ronds. Cette semaine, cette stratégie lui a explosé en plein visage.

«Trudeau annonce un chèque de 1000$ pour les voyageurs.» C’est ainsi qu’a été interprétée une dépêche qui a fait grand bruit cette semaine.

La nouvelle, il faut le dire, est choquante. La majorité du pays est aux prises avec une deuxième vague de COVID-19 très virulente. Au Québec, des hôpitaux ne sont pas loin du point de rupture.

Alors que les autorités de la Santé publique invitent les gens à limiter leurs contacts avec l’extérieur, voilà que nous apprenons que non seulement des Canadiens ne se privent pas pour voyager dans le sud, mais qu’ils recevront en plus un beau gros chèque du gouvernement fédéral à leur retour au pays.

Inacceptable, n’est-ce pas?

Sauf que ce n’est pas tout à fait la réalité.

Le premier ministre Justin Trudeau n’a pas pondu, pendant la fin de la semaine qui a suivi le jour de l’An, un programme de distribution de chèques pour voyageurs insouciants.

La Prestation canadienne de maladie pour la relance économique a plutôt été annoncée il y a déjà trois mois à la Chambre des communes, sous la pression du NPD. À ce moment-là, aucune formation politique ne réalisait qu’elle s’appliquerait aux voyageurs les plus imprudents et les plus égoïstes. Elle avait d’ailleurs été adoptée unanimement par tous les partis.

C’est seulement quand un journaliste futé a vérifié puis s’est fait confirmer que les touristes en quarantaine forcée à leur retour sont éligibles à cette enveloppe que la controverse a vu le jour.

Ce programme vise plus précisément à aider les travailleurs qui n’ont pas droit à des congés payés par leur employeur. Vous travaillez à forfait? Vous êtes employé à temps partiel et ne bénéficiez pas d’avantages sociaux? Ottawa veut s’assurer que dans l’éventualité où vous vous retrouverez en quarantaine, vous resterez sagement à la maison.

D’autres critères doivent être respectés. Par exemple, si vous touchez d’autres prestations fédérales (l’assurance-emploi, par exemple), vous n’aurez pas droit aux 1000$.

Ce ne sont donc pas tous les voyageurs qui auront accès aux fonds fédéraux. En fait, il est permis de croire que seulement une minorité d’entre eux y ont droit. Votre voisin enseignant ou travailleur municipal qui arrive  bien bronzé de ses vacances ne découvrira pas à son arrivée un chèque dans sa boîte postale.

Du point de vue sanitaire, l’idée se défend.

Les voyages à l’extérieur du Canada ne sont pas interdits. Plusieurs citoyens reviendront au pays en étant porteurs de la COVID-19. Toutes les mesures sont bonnes pour empêcher ceux-ci de propager ensuite le virus dans leur communauté.

Du point de vue de l’image, par contre, c’est une véritable catastrophe.

L’idée que le gouvernement du Canada récompense les voyageurs à leur retour, alors qu’au même moment, tant d’entre nous suivons les consignes de la Santé publique, limitons nos contacts et faisons divers sacrifices, ne passe tout simplement pas dans l’opinion publique. Avec raison.

Cette histoire remet à l’avant-plan la principale difficulté de Justin Trudeau depuis le début de la pandémie. Alors que son gouvernement a consenti rapidement un effort financier herculéen pour empêcher l’effondrement de l’économie, sa gestion de la frontière a été marquée par l’hésitation.

En mars, Ottawa a d’abord refusé de fermer la frontière terrestre avec les États-Unis, et ce, alors que les appels en ce sens se multipliaient. Il n’a pas su forcer les transporteurs aériens à rembourser leurs clients pour les voyages annulés au début de la crise ni empêcher ces derniers d’abandonner leurs destinations moins rentables, notamment au Nouveau-Brunswick.

Enfin, il s’est toujours refusé à interdire les voyages par avion non essentiels. Alors que le Nouveau-Brunswick gère d’une main de fer les entrées et les sorties de notre territoire et que la plupart des Canadiens n’ont pas le droit de franchir la frontière américaine en voiture, nous pouvons toutefois allégrement voler en direction d’Orlando, d’Acapulco ou de Punta Cana.

Un non-sens.

Le succès de la lutte contre la propagation de la COVID-19 passe par la crédibilité de nos gouvernements. Comment la médecin-hygiéniste en chef du N.-B., la Dre Jennifer Russell, pourra-t-elle convaincre les Néo-Brunswickois de limiter leurs contacts et leurs déplacements, si le fédéral distribue au même moment 1000$ à certains voyageurs?

Ottawa ne pourra pas laisser cette situation perdurer. La pression populaire est trop forte, sans compter que son programme n’a de toute façon pas été conçu à cette fin.

Il doit et va corriger cette faille. Le plus tôt sera le mieux.