Se battre jusqu’au bout

Avec le décès de Jackie Vautour, c’est tout un pan de notre histoire qui disparaît. Le vieux résistant a été une figure marquante pour l’Acadie, le Nouveau-Brunswick et même le Canada.

L’expression «c’est comme une deuxième déportation!» est utilisée à toutes les sauces. On l’entend invariablement aussitôt qu’un gouvernement effectue des compressions ou qu’il apporte des changements à l’assurance-emploi.

Ce n’est toutefois pas exagéré de dire que c’est ce qu’ont vécu Jackie Vautour, sa famille et tous les citoyens des villages acadiens qui peuplaient ce qui est aujourd’hui le Parc national Kouchibouguac.

Ces gens ont été expulsés de leur maison en échange d’un dédommagement dérisoire. Leurs maisons ont été détruites; leurs communautés, effacées. Le vieux rebelle ne l’a jamais accepté. Jusqu’à la toute fin, il s’est battu pour ses droits.

Jackie Vautour et ses concitoyens ont été victimes des circonstances. C’est là où se trouve aujourd’hui l’Éco-centre Irving: la dune de Bouctouche que devait originellement être érigé le parc national. L’industriel K.C. Irving avait flairé la bonne affaire et avait acheté les terrains en question afin de les revendre à fort prix.

Furieux de cette manœuvre, le premier ministre Louis J. Robichaud a poussé le gouvernement du Canada à changer ses plans et à plutôt créer son parc dans la région de Kouchibouguac. L’engrenage qui a suivi a eu des conséquences pendant près d’un demi-siècle.

À l’époque, la province avait la responsabilité de vider un territoire de tous ses habitants avant de le livrer ensuite au fédéral, qui pouvait ensuite créer son parc national. Dans une décision discutable, pour ne pas dire honteuse, le gouvernement provincial s’est mis à l’œuvre et a pris tous les moyens à sa disposition pour arriver à ses fins.

Jackie Vautour a lutté de toutes ses forces pour empêcher les autorités de lui voler sa vie. Il a été emprisonné. Sa maison a été rasée pendant son absence.

Son histoire est devenue un enjeu national. La loi a été modifiée pour que la création de futurs parcs nationaux ne se fasse plus à grands coups d’expropriation. À la fin 1999, l’Acadie Nouvelle a publié un cahier du millénaire, dans lequel les Acadiens ont été invités à voter pour les personnalités les plus marquantes du siècle qui était en train de se terminer. Jackie Vautour fait partie de ceux et celles qui ont été plébiscités par nos lecteurs.

Ses dernières années ont été difficiles. Imaginez vivre passé 90 ans dans une vieille bicoque, seul avec votre épouse, isolé et sans les biens, les services et le confort que nous prenons pour acquis.

Il aurait pu en être autrement. En 1987, le premier ministre progressiste-conservateur Richard Hatfield a signé une entente avec M. Vautour. Celui-ci avait accepté de quitter le parc en échange d’une terre et d’une indemnisation de 228 000$. Il s’agit de la dernière décision officielle du gouvernement Hatfield avant sa défaite contre les libéraux de Frank McKenna.

Cela aurait pu et dû mettre fin à la saga. Malheureusement, certaines personnes ne sont pas faites pour la sérénité et le bonheur. Jackie Vautour est revenu sur son ancienne terre afin de poursuivre le combat en son nom et celui des autres victimes expropriées.

Il a tenté de démontrer que la création même du Parc national Kouchi­bouguac était illégale. En vain. Il a essayé de prouver qu’il a le droit de pêcher et de chasser sur ce territoire. En vain. Il s’est battu pour démontrer que ses quelques ancêtres autochtones font de lui un Métis, qu’une communauté métisse a déjà existé dans le secteur et que cela donne aux anciens résidants et à leur descendance des droits ancestraux. Encore en vain.

Jackie Vautour a d’abord été un héros acadien. Il est ensuite devenu un martyr. À la fin, il était plutôt une relique, une sorte d’écho en provenance d’un passé révolu.

Le Parc national de Kouchibouguac existe et ne disparaîtra pas. Les 228 familles exportées des communautés de Claire-Fontaine, de Fontaine, de Cap Saint-Louis, de Guimond Village, de Rivière-du-Portage, de Saint-Olivier et de Kouchibouguac ne reviendront pas.

Le dernier relent de cette époque, soit un nonagénaire qui refusait de quitter sa terre, est disparu des suites d’un cancer du foie et d’une pneumonie, dimanche soir, sur un lit d’hôpital.

Jackie Vautour aura été un être plus grand que nature. Son plus grand héritage a été de donner une voix aux expropriés. Plus d’un demi-siècle après ces événements, leur malheur n’a pas été relégué aux oubliettes de l’Histoire, et c’est beaucoup grâce à Jackie.

Il peut maintenant reposer en paix. Son combat est terminé.

Il ne l’a peut-être pas remporté de son vivant, mais il s’est battu jusqu’au bout pour ce qu’il croyait être juste.