Pour le nucléaire et pour Irving Oil

Le Discours sur l’état de la province ne contient traditionnellement pas une tonne d’informations. C’est surtout l’occasion pour le premier ministre en poste de se donner quelques tapes dans le dos et de dire à un auditoire trié sur le volet à quel point il fait du bon travail. Cette année est toutefois quelque peu différente.

Blaine Higgs a livré mercredi son troisième Discours sur l’état de la province et son premier depuis qu’il a été conduit à la tête d’une majorité. Son contenu en dit long sur ce qui importe à ses yeux.

Il a abordé plusieurs sujets. Parmi les surprises, notons le fait que le déficit budgétaire a pratiquement été éliminé.

Il n’est que de 13 millions $, bien loin des 183,3 millions $ qui étaient prévus au deuxième trimestre et à des années-lumière du déficit de 1,19 milliard $ projeté en mai par la Banque Scotia pour l’année 2020-2021.

Le gouvernement Higgs fait de l’équilibre budgétaire sa priorité. Il n’hésite pas à garder serrés les cordons de la bourse et même à effectuer des compressions, laissant au gouvernement fédéral le soin de financer les programmes d’aide. Équilibrer les livres semble plus urgent et important que  d’appuyer les citoyens et les entreprises en difficulté.

Si le premier ministre se refuse d’aider spécifiquement les principales victimes économiques de la pandémie (notamment les entreprises dans les régions frontalières du Madawaska et du Restigouche de même que les secteurs touristiques et culturels…), d’autres ont toutefois droit à son attention.

Parmi ceux-ci, il y a bien sûr l’énergie, grand dada de M. Higgs depuis son arrivée au pouvoir. En 2018, il se battait pour ressusciter le projet d’oléoduc d’Énergie Est et l’industrie du gaz de schiste. Aujourd’hui, il mise plutôt sur les petits réacteurs nucléaires.

Lors de son discours, il a annoncé que son gouvernement investira 20 millions $ pour aider ARC Clean Energy à développer sa technologie.

Ce genre de subventions va contre la nature de M. Higgs. Souvenez-vous de son refus d’investir dans l’achat d’une nouvelle rampe de halage au chantier naval de Bas-Caraquet, et ce, alors que le gouvernement fédéral était prêt à payer 80% du coût d’achat. Ou de sa décision d’éliminer les fonds de développement économique réservés au Nord et à la Miramichi.

Or, dans le dossier nucléaire, Ottawa n’a toujours pas accepté d’injecter des fonds publics depuis la demande initiale, il y a deux ans. Cela n’empêche pas Fredericton de dépenser des millions de dollars afin de «débloquer des investissements importants du secteur privé».

Un véritable acte de foi.

Précisons que les progressistes-conservateurs ne sont pas les seuls à croire aux petits réacteurs nucléaires modulaires en tant que futur moteur de développement économique. Le gouvernement libéral précédent y avait aussi investi 10 millions $.

De plus, l’éphémère chef libéral Kevin Vickers avait fait de cet enjeu le coeur de sa campagne électorale.

Par ailleurs, Blaine Higgs a réservé ses mots les plus sentis pour Irving Oil et contre Ottawa.

M. Higgs s’est dit «très inquiet» des intentions fédérales. Il soutient que les nouvelles réglementations environnementales auront «des effets dévastateurs» sur la raffinerie d’Irving Oil à Saint-Jean. Il a parlé «d’une véritable tempête» qui se profile à l’horizon.

Les liens entre Blaine Higgs et son ancien employeur sont bien documentés. Avant de se lancer en politique, il a été cadre au sein de la richissime entreprise pendant 33 ans. Certains de ses plus proches conseillers sont, comme lui, d’anciens employés de l’empire.

Cela dit, rarement avons eu autant l’impression d’entendre non pas Blaine Higgs le premier ministre, mais plutôt Blaine Higgs l’ex-cadre d’Irving Oil.

La compagnie pétrolière n’a pas l’habitude de se gêner pour multiplier les menaces quand les gouvernements n’agissent pas selon ses intérêts. Elle réclame ces jours-ci à la Commission de l’énergie et des services publics du N.-B. une augmentation de certaines de ses marges maximales de vente en gros de carburant et de mazout domestique. Si la commission ne lui donne pas raison, Irving soutient que cela provoquera des problèmes d’approvisionnement dans la province.

Le message est le même dans le dossier de la tarification du carbone et aux normes sur les carburants propres, à la différence que cette fois, c’est Blaine Higgs lui-même qui se fait le porte-voix des intérêts de son ancien patron, en soutenant que les réglementations fédérales menaceront la fiabilité de l’approvisionnement en carburant.

La Saint-Valentin est à nos portes. On ne peut empêcher un coeur d’aimer, dit-on. Nous avons un premier ministre qui aime beaucoup l’industrie nucléaire et encore plus son ancien employeur.

Nous invitons M. Higgs à laisser Irving Oil faire son propre lobbying et à plutôt se concentrer sur les priorités des Néo-Bruns­wickois ordinaires