Un premier ministre au service d’Irving

L’intervention de Blaine Higgs dans une tentative ratée de convaincre la Commission de l’énergie et des services publics du N.-B. d’accorder à Irving Oil une hausse de ses tarifs et de ses marges de profit est préoccupante. Elle montre que les liens entre le premier ministre, ses principaux conseillers politiques et la richissime famille sont trop étroits. Un gouvernement par les Irving et pour les Irving.

Irving Oil a demandé à la commission au début de l’année de lui accorder une hausse de sa marge bénéficiaire pour ses produits pétroliers. Si celle-ci lui était refusée, l’entreprise menaçait de cesser d’approvisionner le Nouveau-Brunswick. L’urgence était telle, selon Irving, qu’elle souhaitait obtenir dans l’immédiat une augmentation temporaire en attendant l’audience sur une demande de hausse permanente au printemps.

La requête a été rejetée.

Au cours de ce processus, le gouvernement provincial a envoyé à la commission une lettre d’appui à la requête d’Irving Oil signée par le ministre des Ressources naturelles et du Développement de l’énergie, Mike Holland.

Une enquête de la CBC a révélé que le ministre avait bien peu à voir avec cette lettre. C’est plutôt le bureau du premier ministre qui a pris les choses en main.

Blaine Higgs n’est pas le seul premier ministre à prendre à cœur les intérêts de la richissime famille. Tous les chefs libéraux et progressistes-conservateurs qui ont suivi Louis J. Robichaud se sont assurés de cultiver leurs relations avec l’empire.

Ils n’ont de toute façon pas le choix. Les Irving représentent trop d’argent et trop de pouvoir pour être ignorés.

Le cas de M. Higgs est toutefois particulier du fait qu’il a travaillé pendant trois décennies pour Irving Oil. Dès son arrivée au pouvoir, il s’est entouré d’anciens collègues. Son chef de Cabinet, Louis Léger, a été lobbyiste pour le compte de l’entreprise. Son conseiller politique Bob Youden est un ancien dirigeant de JD Irving.

S’ils ne sont pas en conflit d’intérêt, les événements des derniers mois démontrent une nouvelle fois que M. Higgs et ses conseillers n’ont pas la distance nécessaire pour prendre des décisions éclairées quand il est question de leur ancien employeur.

Quand Irving Oil décrète que les normes environnementales imposées par le gouvernement Trudeau menacent sa santé financière, que des emplois sont en jeu et qu’il est urgent de lui permettre d’augmenter ses marges bénéficiaires de façon éhontée, elle n’a pas besoin de se fendre en quatre pour convaincre le premier ministre et sa garde rapprochée.

Ces gens-là sont déjà convaincus. Ils parlent le même langage.

Nous avons été témoins de ce phénomène lors du Discours sur l’état de la province, en février. Pendant de longues minutes, le premier ministre a parlé comme s’il était encore à l’emploi de la compagnie. Il a dénoncé la tarification du carbone imposée par le fédéral, a dit être «très inquiet pour notre secteur pétrolier» et être préoccupé par de nouvelles réglementations qui auront «des effets dévastateurs» sur la raffinerie de Saint-Jean.

C’est ce même Blaine Higgs qui a décidé que la quête d’Irving Oil pour faire augmenter le prix de l’essence, du diesel et du mazout, au coût de 60 millions $ par année pour les consommateurs, allait devenir une priorité gouvernementale absolue.

Avant même que la demande soit rendue publique et officiellement déposée devant la commission, le gouvernement Higgs a travaillé en collaboration avec la pétrolière pour rédiger une lettre d’appui qui aurait le maximum d’impact. Un sous-ministre a même fait pression auprès du président par intérim de la commission, François Beaulieu, qui allait ensuite diriger l’audience portant sur cette demande.

Les courriels dévoilés par la CBC portent des en-têtes avec des termes comme «Urgent». Ils démontrent hors de tout doute que le premier ministre Higgs tenait à être informé et que le dossier soit mené à bon port.

Nulle part dans ces courriels ne voit-on ces gens se préoccuper de l’impact de ces hausses de tarifs sur la population. L’unique objectif est d’utiliser le poids du gouvernement provincial au service des Irving.

Le gouvernement a ensuite trompé les citoyens en laissant croire que le ministre Holland, qui avait peu ou rien à voir avec cette histoire, était en fait responsable du dossier en le faisant signer la lettre d’appui.

Dans une province normale où le premier ministre ne voit pas son rôle comme celui d’un lobbyiste au service de son ancien employeur, des têtes devraient rouler.

Mais le Nouveau-Brunswick n’est pas une province normale.

Entre les intérêts d’Irving et ceux des Néo-Brunswickois, Blaine Higgs a fait son choix. Cette fois-ci, la mèche a été éventée. Mais combien d’autres décisions ont été prises de cette manière au cours des dernières années? Sans doute plus qu’on le pense.