En attendant de mériter le bénéfice du doute

La ministre des Affaires autochtones, Arlene Dunn, a fait une annonce qui, en d’autres circonstances, aurait pu être qualifiée d’historique: la création d’un poste de commissaire sur le racisme systémique. Le passé nous laisse toutefois craindre qu’il puisse ne s’agir que de poudre aux yeux. Le gouver­nement Higgs saura-t-il nous faire mentir?

Le nouveau commissaire étudiera la question du racisme dans des secteurs comme l’éducation, le développement social et la justice. Le mandat est large. Pas question, donc, de se limiter aux services de police, comme le réclament plusieurs depuis la mort tragique de Chantel Moore et de Rodney Levi à une semaine d’intervalles, en juin 2020.

Ne faisons pas l’erreur d’être cyniques.

Le premier ministre Blaine Higgs va loin. Il donne son feu vert pour l’embauche d’un commissaire qui va enquêter, identifier les principaux problèmes et obstacles auxquels font face les minorités raciales au Nouveau-Brunswick ainsi que remettre un rapport contenant des recommandations.

Ce n’est pas rien.

Or, cette initiative n’a pas été applaudie. Au contraire, elle est accueillie avec méfiance, particulièrement au sein des Premières Nations. Comment expliquer cela?

D’abord, il faut rappeler que le mandat du commissaire au racisme systémique n’est que d’une année. Il ne s’agit pas d’un poste permanent, comme le commissaire aux langues officielles ou l’ombud, par exemple.

Le nouveau commissaire aura droit à un budget de 500 000$. Ce n’est pas une petite somme, surtout de la part d’un gouvernement qui répugne généralement à annoncer de nouvelles dépenses. Mais ça nous semble aussi bien peu, vu l’ampleur de la tâche qui attend le commissaire.

À titre comparatif, le budget 2020-2021 prévoit un financement de 718 000$ pour le Bureau du commissaire aux langues officielles et de 1,4 million $ pour celui de l’ombud. Le Bureau du défenseur des consommateurs en matière d’assurance jouit d’un budget équivalent (493 000$) à celui réservé à l’enjeu du racisme systémique, même si son mandat est beaucoup plus restreint.

Notons aussi que les pouvoirs du nouveau commissaire seront limités. Comme il ne s’agit pas d’une enquête publique (ce que réclament les représentants autochtones), il ne pourra pas convoquer des témoins contre leur gré. Il devra plutôt miser sur le dialogue.

Et puis, il y a la manière.

Les relations ne sont pas au beau fixe entre le gouvernement Higgs et les Premières Nations, si bien que les discussions ont été rompues. Les chefs autochtones disent ne pas avoir été consultés avant l’annonce.

«Il n’y a pas de meilleur exemple de racisme systémique que des gens non-racisés qui élaborent un processus pour aborder le problème du racisme sans consulter ceux qui en sont le plus affectés – les Premières Nations», a dénoncé le chef Allan Polchies.

Ajoutons à cela le fait que lors du dernier remaniement ministériel, Blaine Higgs a éjecté de son siège le ministre Jake Stewart. Son crime? Il avait contredit son chef en se disant publiquement en faveur d’une enquête publique sur le racisme systémique à l’égard des Autochtones au sein de la police et du système judiciaire.

Nous partageons la déception des chefs autochtones et comprenons leur méfiance à propos de ce processus.

L’histoire des Premières Nations en est une de fierté, de courage mais aussi d’adversité et de promesses brisées à leur endroit.

Il leur faudra bien plus que de bons mots de la part de nos politiciens pour qu’ils recommencent à croire en leurs engagements.

Ce gouvernement – et en particulier ce premier ministre – n’ont rien fait pour mériter le bénéfice du doute dans ce dossier.

Ça ne signifie toutefois pas qu’ils sont cette fois-ci de mauvaise volonté. La ministre Arlene Dunn ne peut être tenue responsable de la rétrogradation controversée de son prédécesseur ni des siècles de décisions discriminatoires à l’endroit des Autochtones.

Il se peut que le rapport éventuel de son commissaire devienne la pierre angulaire d’une nouvelle ère dans les relations entre les Premières Nations et le gouvernement du Nouveau-Brunswick.

Nous avons des doutes. Mais nous le souhaitons ardemment.

Nous croyons en la sincérité de la ministre Dunn, qui a déclaré en novembre dernier que «Nous avons un cancer dans cette province: le racisme systémique».

Néanmoins, le fil sur lequel elle marche est très mince. S’il devait s’avérer que, pour le gouvernement, il s’agisse d’une façon de gagner du temps afin de produire un rapport qui ira ensuite prendre la poussière sur les tablettes, son comportement devra être qualifié de honteux.