Ne laissez pas tomber encore les Néo-Brunswickoises

Le gouvernement Trudeau ne haussera pas ses transferts en santé au rythme réclamé par les provinces, dont le Nouveau-Brunswick. Il ne ferme toutefois pas la porte à des augmentations futures, mais celles-ci seront liées à des conditions, dont un meilleur accès à l’avortement. Nous sommes agréablement surpris des intentions du fédéral.

Nous en avons parlé amplement il y a une dizaine de jours, la ministre des Finances Chrystia Freeland a déposé son budget. Il s’agit d’une brique de 600 pages comprenant plus de 100 milliards $ en nouvelles dépenses.

Celles-ci ont laissé le premier ministre Blaine Higgs de glace.

La décision de M. Higgs est vive en ce qui a trait aux transferts prévus pour le système de santé. Celle-ci est partagée par les autres premiers ministres des provinces et va au-delà des lignes partisanes. Ils espéraient qu’Ottawa fasse passer sa part du financement de 22% à 35% des dépenses en la matière.

Il s’agissait, on le présume, d’une tactique de négociations. Ni le premier ministre Justin Trudeau ni ceux qui le suivront ne transféreront autant d’argent d’un coup aux provinces. L’objectif était d’obtenir un gain, quelque part entre le statu quo et les 35% réclamés.

Ce sera meilleure chance la prochaine fois.

Ce n’est pas nous qui le disons, mais la ministre Freeland elle-même dans son budget. Dans un chapitre intitulé Un Canada plus égalitaire, elle explique vouloir collaborer avec les provinces «pour renforcer le système de soins de santé».

Elle ajoute par contre que cela doit se faire de façon à garantir «un accès équitable et approprié à un ensemble complet de services de santé et reproductive, et ce, dans toute discussion future sur le financement du Transfert canadien en matière de santé».

Pour ceux qui ont des doutes sur ce que cela signifie, la ministre Freeland a ensuite pris la peine de cibler directement le Nouveau-Brunswick.

«Des exemples comme la Clinic 554, la seule clinique privée d’avortement du Nouveau-Brunswick, nous montrent que le manque de financement met en péril l’accès aux soins de santé sexuelle et reproductive», peut-on lire dans le discours budgétaire.

Ottawa laisse ainsi entendre que le gouvernement Higgs devra montrer patte blanche et accepter de rembourser les interruptions de grossesse qui ont lieu à l’extérieur des hôpitaux s’il veut toucher aux millions de dollars supplémentaires qui doivent être versés dans les prochaines années.

Or, il s’agit d’une ligne que tous les gouvernements du N.-B., de Frank McKenna à Blaine Higgs, ont toujours refusé de franchir. Et ce, bien que de nombreux autres soins sont remboursés par le programme d’assurance-maladie au Nouveau-Brunswick même s’ils sont offerts dans des cliniques.

Cette exception vise uniquement les femmes. Elle est discriminatoire et sexiste.

Cet enjeu a pris une importance surprise vers la fin de la campagne électorale fédérale de 2019, quand le chef néo-démocrate Jagmeet Singh a tenté de déstabiliser Justin Trudeau, en plein débat télévisé en français. Il a accusé le chef libéral de montrer un visage progressiste, mais d’en même temps laisser mourir la Clinique 554 de Fredericton.

Justin Trudeau y a vu une occasion inespérée de frapper un grand coup contre son principal adversaire lors de cette campagne, Andrew Scheer. Il a répliqué qu’il «défendra toujours les droits des femmes, y compris contre les politiciens conservateurs qui veulent limiter le droit des femmes».

Il n’a toutefois pas livré la marchandise. Son gouvernement s’est contenté d’imposer des pénalités financières ridiculement minimes au Nouveau-Brunswick, pour ensuite les rembourser au plus fort de la pandémie.

Il a laissé tomber les Néo-Brunswickoises.

Rien ne laissait présager depuis qu’il y aurait du nouveau. D’où notre étonnement à la lecture du budget fédéral.

Nous saluons la volonté du gouvernement Trudeau de revenir à la charge. Il y a deux façons de venir à bout de l’obstination de Fredericton: la voie judiciaire (l’Association canadienne des libertés civiles a déposé une poursuite au début de l’année) et le portefeuille (la méthode privilégiée par Ottawa).

Dans le cas du fédéral, il est peu probable que le dossier débloque d’ici les prochaines élections, lesquelles devraient normalement avoir lieu plus tard cette année, dépendant de la façon dont évaluera la pandémie.

Nous savons que Blaine Higgs, qui a déjà par le passé participé avec plusieurs députés progressistes-conservateurs à au moins un rassemblement pro-vie, ne changera pas d’idée à moins d’y être forcé.

Le gouvernement fédéral a le pouvoir de lui tordre le bras. Advenant sa réélection, nous nous attendons du premier ministre Trudeau qu’il fasse mieux que la dernière fois.