Les gouvernements ont une occasion unique de poser un geste symbolique fort à l’endroit des Premières Nations, en rebaptisant le fleuve Saint-Jean avec son nom historique, soit le Wolastoq.

Le Nouveau-Brunswick compte principalement sur deux peuples autochtones: les Mi’kmaqs, dans l’est de la province, et les Wolastoqeys, qui vivent historiquement le long du fleuve Saint-Jean (il y a aussi les Passamaquoddys, dans le Sud-Ouest).

La relation étroite entre les Wolastoqeys (encore aujourd’hui mieux connus sous le nom de Malécites) et le fleuve Saint-Jean prédate évidemment l’arrivée des Français et des Anglais. Quand l’explorateur Samuel de Champlain a atteint l’embouchure du fleuve, le jour de la Saint-Jean-Baptiste, il ne s’est pas interrogé à savoir si cette étendue d’eau portait déjà un nom. Il l’a baptisé Saint-Jean et le nom est resté, autant sous les régimes français qu’anglais. Les «Indiens» n’ont jamais eu un mot à dire.

Les nouveaux maîtres des lieux se fichaient royalement de leur opinion. C’était la façon de faire à l’époque. Quantité de noms francophones ont d’ailleurs disparu après la Conquête. Port-Royal a été rebaptisée Annapolis Royal, l’Île Saint-Jean est devenue l’Île-du-Prince-Édouard, etc.

Plus de 400 plus tard, les Autochtones veulent que le fleuve retrouve son nom historique. Seront-ils cette fois entendus?

Cette demande ne sort pas de nulle part. Tant les Mi’kmaqs que les Wolastoqeys sont engagés dans une quête pour que soient reconnues leur identité, leur culture et leur langue.

Ces changements ont lentement commencé à s’imposer. La réserve de Big Cove est maintenant la Première Nation d’Elsipogtog, Burnt Church porte le nom d’Esgenoôpetitj, etc.

Tant qu’il ne s’agit que de renommer les communautés autochtones, cela est généralement accueilli dans la population avec un haussement d’épaules. Mais renommer l’étendue d’eau la plus connue du Nouveau-Brunswick? Voilà qui est autre chose.

Le gouvernement Higgs, toujours prompt à reconnaître le racisme systémique, mais beaucoup plus timide quand vient le moment de poser des gestes concrets, s’est bien gardé de se prononcer sur le sujet.

Le ministère du Tourisme, du Patrimoine et de la Culture s’est contenté de dire qu’il révise déjà la dénomination de sites géographiques, qu’une consultation avec les Premières Nations est prévue dans les prochaines semaines et qu’une fois le processus d’évaluation mis à jour et adopté, il évaluera toutes les demandes.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick a le pouvoir de changer le nom des communautés qui en font la demande au moyen d’une résolution du conseil municipal. Il l’a déjà fait à quelques reprises, le plus souvent pour des municipalités francophones dont il avait lui-même anglicisé le nom par le passé.

En 2009, huit localités ont changé de nom. Town of Caraquet est devenue Caraquet, Cap-Pele a gagné un accent aigu, Town of St. Leonard porte maintenant le toponyme de Saint-Léonard, etc. L’année suivante, Blanchard Settlement a été rebaptisée Village-Blanchard.

Le cas du fleuve Saint-Jean est toutefois plus complexe. Ce cours d’eau circule au Nouveau-Brunswick, mais aussi au Québec et au Maine. Il fait office de frontière internationale entre le Canada et les États-Unis. Tous ces gouvernements auront donc leur mot à dire sur un éventuel changement de nom.

Il faudra bien plus qu’une simple recommandation d’un obscur comité de toponymie pour que le fleuve retrouve son nom historique. Il faudra que le gouvernement du Nouveau-Brunswick prenne le dossier en main, en fasse une priorité, et se donne pour mission de convaincre les autres gouvernements de la justesse de cette demande.

C’est loin d’être gagné.

Il pourrait être possible de rajouter un troisième nom au fleuve, sans complètement le débaptiser. Il serait connu sous le nom de fleuve Saint-Jean en français, de Saint John River en anglais et de Wolastoq, autant dans les communications gouvernementales que sur les cartes.

Un compromis comme celui-là ne fera pas l’affaire de ceux qui ne veulent rien savoir de rebaptiser le cours d’eau ni de ceux qui veulent au contraire voir le nom de Saint-Jean/Saint John disparaître complètement. Il a toutefois plus de chance d’être accepté.

Cela dit, les efforts du gouvernement Higgs doivent avant toute autre chose être dirigés vers l’objectif de renommer le fleuve de son nom historique. Il s’agirait d’un changement important, mais aussi de la moindre des choses à l’endroit d’un peuple que nous avons effacé de nos cartes depuis trop longtemps.

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