Aucun droit n’est acquis. S’il y a une leçon à tirer des États-Unis, où le droit à l’avortement ne sera bientôt plus protégé par la Cour suprême, c’est bien celle-ci.

La fuite d’un document suggérant que la Cour suprême des États-Unis s’apprête à renverser l’arrêt Roe c. Wade, lequel a légalisé les interruptions de grossesse à travers ce pays, a causé une onde de choc, y compris au Canada.

Impossible qu’une telle chose survienne au Canada, dites-vous? Roe c. Wade date pourtant de près d’un demi-siècle. Les groupes anti-choix n’ont toutefois jamais baissé les bras. Ils sont sur le point de remporter la guerre qu’ils livrent aux femmes.

Le point tournant est survenu lors de la présidence de Donald Trump. Il n’est resté en place que pendant quatre ans, mais a eu le temps de nommer trois juges à la Cour suprême, la dernière (Amy Coney Barrett) tout juste avant les élections présidentielles qu’il a perdues.

La prédécesseure de la juge Barrett, Ruth Bader Ginsburg, est décédée d’un cancer. Malgré son âge avancé et sa santé chancelante, elle avait refusé l’invitation de Barack Obama à démissionner afin qu’il puisse nommer lui-même sa remplaçante.

Les Américains et les Américaines n’ont qu’eux-mêmes à blâmer. Ils ont été des millions à élire Donald Trump à la présidence. Ils élisent des gouverneurs et des gouvernements ultraconservateurs dans leurs États. Les femmes en subissent aujourd’hui les conséquences.

Les élections comptent. Nos choix ont des conséquences.

Une telle chose pourrait-elle survenir au Canada? C’est moins probable qu’aux États-Unis, du moins à court terme. Mais ce n’est pas du domaine de l’impossible.

La séparation des pouvoirs n’est pas la même dans nos deux pays. Les États américains disposent chacun de leur code pénal. Cela explique pourquoi le peine de mort existe dans certains États, mais pas dans d’autres.

Au Canada, le Code criminel s’applique d’un océan à l’autre. Le Nouveau-Brunswick ne pourrait pas décider de criminaliser les interruptions de grossesse sur son territoire sous l’impulsion d’un premier ministre anti-choix. D’ailleurs, Blaine Higgs a participé à des rassemblements contre le droit à l’avortement par le passé. Il a beau être maintenant à la tête du gouvernement, il n’a pas la compétence constitutionnelle d’interdire ceux-ci.

La bataille se fait plutôt sur l’accès. De Frank McKenna qui a imposé la règle des deux médecins et qui a tout fait pour empêcher le Dr Henry Morgentaler d’ouvrir une clinique à Fredericton jusqu’à Blaine Higgs qui, à l’instar de ses prédécesseurs, refuse de rembourser le coût des interruptions de grossesse effectuées en dehors des hôpitaux, les premiers ministres néo-brunswickois ne manquent pas d’imagination pour limiter l’accès à cette procédure médicale.

Au fédéral, la plupart des partis politiques reconnaissent le droit des femmes à disposer de leur corps.

L’enjeu est toutefois plus délicat au sein du caucus conservateur. La chef par intérim, Candice Bergen, a d’ailleurs ordonné à ses troupes de ne pas commenter le jugement à venir à la Cour suprême américaine.

Des six candidats à la direction du parti, une seule, Leslyn Lewis, est ouvertement anti-choix. Les deux favoris, Pierre Poilievre et Jean Charest, sont pro-choix.

Une majorité de la population canadienne ne tolérerait pas qu’un chef s’engage à interdire les avortements. La question avait d’ailleurs fait dérailler la campagne électorale d’Andrew Scheer en 2019. Son refus de répondre à une question simple du libéral Justin Trudeau en plein débat des chefs («Toi, Andrew Scheer, est-ce que vous pensez qu’une femme devrait avoir le choix») avait laissé craindre les pires doutes sur ses intentions.

À court terme, il est donc peu probable qu’une interdiction en bonne et due forme soit décrétée. À long terme, c’est autre chose. La droite canadienne a la fâcheuse tendance à imiter tout ce qu’il y a de pire de la politique américaine. Les attaques de ses porte-voix contre les institutions, les médias et l’environnement, de même que leur amour des armes à feu, sont toutes inspirées des méthodes trumpistes.

Ne soyons pas naïfs. À mesure que les États américains interdiront l’avortement ou restreindront grandement cette pratique, cela donnera des idées aux extrémistes d’ici aussi. Ne tenons pas nos droits pour acquis. Il y aura toujours quelqu’un pour les remettre en question ou tenter de nous les retirer.

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