Ce n’est pas tous les jours que des députés néo-brunswickois brisent la ligne de parti. Le fait que trois d’entre eux, y compris deux Acadiens, ont déploré la décision du gouvernement Trudeau d’interjeter appel du jugement de la Cour du Banc de la Reine à propos de l’unilinguisme de la lieutenante-gouverneure du Nouveau-Brunswick est surprenant. Qu’ils aillent à l’encontre du puissant ministre Dominic LeBlanc est proprement stupéfiant.

En 2019, le premier ministre Justin Trudeau a nommé Brenda Murphy, laquelle est unilingue anglaise, lieutenante-gouverneure du Nouveau-Brunswick. Ce faisant, il a agi de façon inconstitutionnelle, a tranché la juge en chef de la Cour du Banc de la Reine, Tracey K. DeWare.

Il y a une semaine, le gouvernement fédéral a confirmé son intention d’interjeter appel. Tant Dominic LeBlanc que sa collègue acadienne au Cabinet, la ministre responsable des Langues officielles Ginette Petitpas Taylor, ont appuyé publiquement la décision.

Ils disent reconnaître que tous les futurs lieutenants-gouverneurs devront être bilingues. Ils croient toutefois que la cour laisse en suspens trop d’enjeux constitutionnels qui doivent être traités par les tribunaux supérieurs.

Nous différons d’opinion avec les deux ministres. L’objectif fédéral n’est pas de clarifier le jugement, d’en préciser certains éléments ou de le rendre plus fort grâce au sceau de la Cour d’appel du N.-B. ou de la Cour suprême du Canada. Ottawa souhaite le faire casser en appel. Tous les efforts des juristes du gouverne­ment seront consacrés à l’atteinte de ce but.

Nous nous réjouissons de voir les députés acadiens Serge Cormier (Acadie-Bathurst) et René Arseneault (Madawaska-Restigouche) de même que leur collègue Jenica Atwin (Fredericton) refuser d’avaler cette couleuvre. Cela n’a pas dû être facile pour eux d’effectuer cette sortie publique contre leur gouvernement.

La plupart des Néo-Brunswickois ignorent à quel point le ministre Dominic LeBlanc en mène large dans la province. Pour les libéraux, il est bien plus qu’un ministre senior. Il est une figure d’autorité qui transcende le parti, une personnalité respectée dont les dogmes sont rarement remis en question.

Quand Jenica Atwin est passée du Parti vert au Parti libéral du Canada en juin 2021, Dominic LeBlanc était celui qui l’a accompagnée à la conférence de presse.

Quand la Société de l’Acadie du N.-B. a eu l’audace d’accepter de vouloir accueillir à Caraquet le chef du Bloc Québécois, Yves-François Blanchet, le ministre LeBlanc a mis le poing sur la table en dénonçant cette incursion séparatiste dans son royaume libéral acadien.

Remontons un peu plus loin dans le temps. En 2001, M. LeBlanc avait pris l’initiative de convaincre le caucus de son parti de s’opposer à une motion du Bloc Québécois réclamant des excuses à la reine pour la Déporation. La députation libérale acadienne avait suivi le mot d’ordre sans rechigner. «Libre à eux de s’user les genoux», avait tranché l’Acadie Nouvelle en éditorial sous la plume de Michel Doucet.

Certes, les députés Cormier, Arseneault et Atwin ont été prudents dans leur choix de mot, en prenant soin par exemple de ne pas écorcher directement le ministre LeBlanc. Ils ont néanmoins partagé leur opposition face à l’action du gouvernement. «Je suis très déçu. J’ai un problème avec ça», a indiqué M. Cormier. «Je ne vois pas l’intérêt d’en appeler. Je ne suis pas d’accord», a confié M. Arseneault.

Ginette Petitpas Taylor (Moncton-Riverview-Dieppe) est dans une position plus délicate. En tant que ministre, elle est liée par le principe de solidarité ministérielle. Elle ne jouit pas non plus de la même liberté d’action que Dominic LeBlanc. Voilà une fière Acadienne, certes, mais qui a été ministre de la Santé, qui a perdu sa place au Cabinet, qui vient de la retrouver et qui sait que celle-ci n’est pas garantie.

Elle appuie la volonté de son gouvernement de faire casser le jugement en Cour d’appel. Le fait qu’elle a pris quelques jours à se présenter devant les micros pour défendre cette position controversée laisse néanmoins croire qu’elle sait qu’elle marche sur une glace très mince.

Cela nous met devant une députation libérale acadienne et néo-brunswickoise divisée à propos de cette controverse. C’est une bonne chose.

Le gouvernement Trudeau a nommé une lieutenante-gouverneure unilingue, promet de ne plus le faire, mais demande aux tribunaux de lui permettre de recommencer. Le peuple acadien a raison d’être déçu de certains de ses représentants.

Nous nous réjouissons qu’il reste à Ottawa des voix divergentes pour partager notre mécontentement. L’intérêt du pouvoir libéral, même quand il s’exprime par la bouche de ministres acadiens, n’est pas toujours celui de l’Acadie.

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