La Bolduc: l’inspirant – mais tragique – destin d’une pionnière

Patrice CôtéEt cetera

La Bolduc (en salle depuis le 6 avril) est une touchante incursion dans le quotidien de la première Canadienne française à avoir gagné sa vie grâce à la musique, Mary Travers. Un quotidien pas toujours rose et parsemé d’embûches, qui est le reflet des horribles conditions économiques et sociales qui sévissaient lors de la crise des années 1930.

Mary Travers (Debbie Lynch-White) est née à Newport, un minuscule village situé dans la baie des Chaleurs, en face de Miscou.

Très tôt dans sa vie, Mary s’installe à Montréal afin de subvenir aux besoins de sa famille, restée en Gaspésie. Elle épouse Édouard Bolduc (Émile Proulx-Cloutier, une fois de plus excellent dans le rôle du gentil perdant), avec qui elle eut quatre enfants.

Dans le Québec des années 1920, la famille Bolduc tire le diable par la queue. Édouard peine à trouver un emploi stable. Les factures s’accumulent et la nourriture est presque un luxe.

Afin d’arrondir les fins de mois, Mary – qui vient d’une famille irlandaise très portée sur la musique – prend de petits contrats d’accompagnements lors de concerts.

Un jour, la chance frappe. Mary est appelée à remplacer au pied levé le violoniste des Veillées du Bon Vieux Temps. Le public est séduit par son talent. Mieux encore, un représentant de la compagnie de disque Starr lui offre un contrat.

La Bolduc est née. Ses disques se vendent comme des petits pains chauds et la famille Bolduc accède enfin au confort.

Mais le succès de Mary dérange. La famille Bolduc pourra-t-elle survivre aux ambitions de Mary Travers?

Fresque sociale

Symptôme d’un peuple légèrement tourné vers lui même, le cinéma québécois est exagérément porté sur l’auto glorification.

Au cours des 13 dernières années, Alys Robi (2004), Maurice Richard (2005), André Mathieu (2005), Dédé Fortin (2009), Émile Nelligan (2009), Robert Piché (2010), Gerry Boulet (2011), Louis Cyr (2013) et Félix Leclerc (2017) ont notamment vu leur histoire racontée de façon très flatteuse au grand écran.

Ce printemps, c’est au tour de la légendaire Bolduc de faire l’objet d’un long métrage.

Plutôt convenu dans son traitement, le film de François Bouvier (Paul à Québec) n’est ni meilleur ni pire que le drame biographique québécois moyen.

En ce sens, il s’agit pratiquement d’un film à numéro, avec ses prévisibles scènes dramatiques et humoristiques, ainsi que sa très peu inspirée chronologie linéaire.

Fresque historique et sociale

Si La Bolduc se démarque, c’est par l’effort de Bouvier de peindre une captivante fresque du Québec des années 1920 et 1930. La misère inhérente à la Crise est partie intégrante de presque toutes les scènes.

Bouvier nous offre donc un fascinant retour dans le temps, à une époque où le tramway, les chevaux, l’affichage en anglais et les petits commerces familiaux régnaient en rois et maîtres dans les rues de Montréal.

Le plus grand choc provient toutefois du contexte social.

Il est offensant d’entendre le représentant de la Starr (excellent Serge Postigo) dire que «c’est le chef de famille qui va encaisser» les chèques de paie de la Bolduc et un prêtre affirmer que «le rôle d’une femme mariée est de s’occuper de son épouse et de ses enfants».

Il est aussi frustrant de constater l’incapacité de Mary et d’Édouard d’acheter des médicaments pour leur jeune fils gravement malade, faute d’argent.

Un retour dans le temps nécessaire, qui nous rappelle la précarité de tout ce que nous tenons pour acquis.

La Bolduc était résolument visionnaire quand elle chantait Ça va venir, découragez-vous pas…

Féministe malgré elle

Les scénaristes tentent aussi – de façon parfois maladroite et forcée – de nous présenter la Bolduc comme une pionnière du mouvement féministe – un peu comme Maurice Richard a été le symbole du réveil des Canadiens français.

Heureusement, le portrait qu’il peint de Mary Travers en est un de féministe malgré elle.

Il est vrai que «Madame Bolduc» a fait tomber de nombreuses barrières physiques et imaginaires en devenant une vedette de la chanson. Mais elle n’a jamais eu l’intention d’inspirer qui que ce soit par son émancipation.

Si Mary Travers est devenue la première femme au Québec à gagner sa vie en chantant, c’est parce que la survie de sa famille en dépendait.

Une femme forte

Debbie Lynch-White (Unité 9) avait de grands souliers à chausser. Interpréter la Bolduc est une chose, reprendre ses chansons – et surtout son style unique – en est une autre.

Lynch-White se tire assez bien d’affaire quand elle chante. Sa plus grande réalisation est toutefois de nous offrir une Bolduc attachante et positive. La comédienne recrée avec beaucoup de succès la bonhomie que la turluteuse a partagée tout au long de sa carrière dans ses chansons et ses tournées.

La performance de la comédienne atteint son apogée lors du dernier spectacle donné par la Bolduc. Ravagée par la maladie et peinant à se tenir debout, la chanteuse est déterminée à remercier son public pour tout l’amour qu’il lui a donné.

Une performance courageuse, à la limite du supportable, qui résume en quelques minutes la vie de la Bolduc: une femme ordinaire, mais déterminée, qui a constamment dû se battre pour simplement mettre un peu de bonheur dans le coeur d’un peuple qui, au coeur de la Grande Dépression, en avait bien besoin.

FICHE TECHNIQUE: LA BOLDUC

  • Genre: drame biographique
  • Budget: estimé à 5,7 millions $
  • Durée: 103 minutes
  • Une production des studios: Caramel Films
  • Réalisateur: François Bouvier
  • Scénario: Frédéric Ouellet et Benjamin Alix
  • Avec: Debbie Lynch-White, Émile Proulx-Cloutier, Rose-Marie Perreault, Serge Postigo et Bianca Gervais
  • Partage l’ADN de: Alys Robi: ma vie en cinémascope (2004), Maurice Richard (2005) et Louis Cyr (2013)
  • On aime: l’impressionnante reconstitution historique
  • On aime moins: l’archarnement des scénaristes à faire une féministe de la Bolduc
  • ÉVALUATION (sur 5)
    • Scénario:    3
    • Qualités visuelles:    4
    • Jeu des comédiens:     4
    • Originalité:    2
    • Divertissement:    3
    • Total: 16 sur 25