Un jeudi à 19h02. Je texte Bryan. «Hey. Aimerais-tu aller sur un road trip pour manger du Dixie Lee à Caraquet?»

19h03. Bryan répond. «Quand? Et oui.»

Notre destination se retrouve à 268 km de ma porte. Il n’y a rien de logique dans ce voyage. Il y des Dixie Lee tout prêt de chez moi à Moncton. La raison pour ce pèlerinage est de rendre hommage au plus illustre de tous les Dixie Lee, celui qui a lancé la folie qui a fait de ces restaurants une véritable institution acadienne au même titre que l’Université de Moncton, la moppe de la Sagouine et la moustache de Jean-Marie Nadeau.

Selon la légende, plus nous montons vers le Nord, plus la jupe de Dixie Lee raccourcit. Alors que nous conduisons, passant une affiche après une autre des Dixie Lee locaux (il y en a 20 en tout au Nouveau-Brunswick), je constate que malgré, ou peut-être grâce à ses 40 ans, elle est sexy cette servante française aux lèvres rouges et aux yeux légèrement asiatiques, même si elle sent probablement la friture. Bryan, lui, pense que ça ajoute à son charme. Vous voyez, il est originaire du nord-ouest de la province, le bastion des patates frites, donc…

N’étend pas originaire des Maritimes, je n’étais pas conscient de l’existence de Dixie Lee avant de déménager à Moncton. Le Colonel Sanders? Difficile à éviter. Sa sexy cousine acadienne? Le mot ne s’est jamais rendu jusque dans ma ville boréale native. Alors que nous arrivions à Caraquet, le stationnement est rempli d’autos pour l’heure du dîner. Il est clair que la légende de Dixie Lee est bel et bien vivante ici. C’est bon signe.

Au menu : un dîner de poulet frit (évidemment) avec frites style poutine. J’ouvre la boîte rouge en m’attendant à un petit miracle, quelque chose qui justifierait ce voyage insensé, un coup de grâce qui achèverait une fois pour toutes la guerre des clochers des Dixie Lee de l’Acadie. Hélas, c’est du poulet frit comme celui disponible à Moncton, Bouctouche, Richibucto, Miramichi, Tracadie, Bathurst, Shippagan, etc. Peut-être qu’il y a une différence, un léger je-ne-sais-quoi dans le mélange d’épices qui, j’ai été dit, est préparé sur place au lieu d’être livré déjà préparé comme c’est le cas dans 99% des chaînes de restaurant-minute. Mais mon palais n’a pas remarqué de grosses différences.

Et les frites? Des frites congelées, le talon d’Achille de la restauration des Maritimes, la marque omniprésente de McCain’s et cie. Pourquoi faisons-nous si rarement de vraies frites dans les Maritimes? Pourquoi!?

Bien que mon pèlerinage et mon assiette de poulet frit n’ont pas changé ma vie, le dessert maison que nous avons mangé sur le quai a aidé à atténuer l’irrationalité du tout. Et c’est là, sur les rives de la baie de Caraquet, que j’ai réalisé que des restaurants comme Dixie Lee ne sont pas là pour des gars comme moi, des gars d’ailleurs. Ils appartiennent aux gens de la place. Même si nous parlons de malbouffe, ils font partie intégrante du palais collectif de la région.

Apprécier le poulet frit Dixie Lee, défendre celui de votre ville, c’est un acte purement acadien. Comme crier à tue-tête lors du Tintamarre, ça confirme votre appartenance. Moi, cette appartenance provient de places comme le Great Northern Pizza de Kapuskasing. Si vous mangiez là, vous vous diriez «Ouin. C’est de la pizza. Rien de spécial.» Mais pour moi cette pizza là c’est mon enfance, c’est mon coin de pays à moi. Alors peu importe si les gens d’ailleurs l’apprécient, cela ne change rien pour moi.

Donc est-ce que le Dixie Lee de Caraquet est le meilleur Dixie Lee de la province, justifiant un voyage de 536 kilomètres aller-retour? Oui. Si vous êtes originaire de Caraquet.