Quand les clowns ont-ils commencé à être méchants?

La Presse CanadienneCinéma & Showbizz

Son nez était rond et rouge, son visage aussi blanc qu’un drap. Sa bouche était exagérément agrandie par le maquillage et ses sourcils étaient deux arches noires peintes ridiculement haut sur son front.

Voilà à quoi ressemblait Bozo le clown, qui a diverti les enfants pendant des décennies lorsque la télévision n’en était encore qu’à ses balbutiements. Aujourd’hui, bien des gens considèrent ce look comme étant grotesque et sinistre.

Le décès de l’interprète de longue date de Bozo, Frank Avruch, survenu cette semaine a donné lieu à des réactions contradictoires allant des doux souvenirs pour certains aux frissons pour d’autres qui associent davantage les clowns au film « It » (« Ça ») inspiré du roman éponyme de Stephen King.

Ce qui soulève la question suivante: quand exactement les clowns sont-ils passés de sympathiques bouffons à monstres menaçants? Eh bien, attachez bien vos énormes souliers parce que les experts ne sont pas tous d’accord.

David Carlyon, un auteur, dramaturge et ancien clown ayant travaillé pour les cirques Ringling Bros. and Barnum & Bailey dans les années 1970, soutient que la peur des clowns, dont le nom officiel est « coulrophobie », est un phénomène relativement nouveau issu de la contre-culture des années 1960 et s’étant affirmé comme un incontournable de la culture populaire dans les années 1980.

« Il n’existe aucune peur ancienne des clowns, affirme-t-il. Ce n’est pas comme si je semais la panique dans le Madison Square Garden lorsque je me promenais entre les sièges. Pas du tout. »

Selon M. Carlyon, les clowns ont été considérés comme gentils et drôles pendant deux décennies avant l’inévitable ressac auquel ont contribué le roman « Ça », le film « Poltergeist », l’interprétation du Joker par Heath Ledger, Krusty, le clown misanthrope de la série animée « The Simpsons », le groupe Insane Clown Posse ainsi que Homey D., le clown de l’émission à sketches « In Living Color ».

« Tout ce qui est glorifié et aimé ne serait-ce qu’une seconde dans sa vie prête le flanc aux critiques », indique David Carlyon, qui dit être récemment tombé sur un numéro de « National Lampoon » datant de 1979 dont la couverture montre une jeune fille trembler de peur devant un clown malveillant.

« Dans l’état actuel des choses, il n’existe aucune preuve que les enfants avaient peur des clowns dans les années 1940, 1950, 1960, 1970. »

Pas si vite, répond Benjamin Radford, le rédacteur en chef du magazine « Skeptical Inquirer » qui a littéralement écrit un livre sur le sujet intitulé « Bad Clowns » et publié en 2016. D’après lui, les clowns méchants ont toujours été parmi nous.

« C’est faire fausse route que de se demander quand les clowns sont devenus méchants parce que, historiquement parlant, ils n’ont jamais été très gentils. Ils ont toujours eu ce côté très ambigu », dit-il.

« Parfois, ils sont gentils, parfois, ils sont méchants. Parfois, ils vous font rire. Parfois, ils rient de vous. »

M. Radford fait remonter les origines du clown méchant jusqu’à la Grèce ancienne. Il établit une relation entre lui et les fous du roi de même qu’avec Arlequin. Il souligne que Punch, une marionnette malveillante qui frappait fréquemment Judy, sa compagne, avec un bâton a fait sa première apparition à Londres dans les années 1500. « Ce clown massacreur et tueur de bébés est adoré par les Britanniques de tous âges », révèle Benjamin Radford.

Les clowns en Amérique du Nord sont liés aux cirques et avaient pour mission, à leurs débuts, de divertir les adultes. Leur histoire a toutefois fait un détour dans les années 1950 et 1960 lorsque Bozo et Ronald McDonald sont devenus, en absence de toute autre représentation, les « clowns américains par excellence » pour les enfants, selon Benjamin Radford.

Mais le plus sinistre des clowns attendait patiemment son jour de gloire. « Stephen King n’a pas inventé le clown malfaisant. Il existait bien avant lui. Mais ce qu’il a fait, c’est vraiment montrer l’autre côté de la médaille », ajoute-t-il.

Le fait que la question fasse l’objet d’un débat n’a pas empêché M. Radford de rendre hommage à Frank Avruch, le premier acteur à avoir incarné Bozo dans une émission télévisée nationale. Sans les clowns vertueux, l’existence des mauvais n’aurait aucun sens.

« La vérité, c’est que nous avons besoin à la fois des clowns gentils et des clowns méchants parce que sans les bons clowns comme Bozo, il n’y a pas de contraste, il n’y a pas de tension pouvant rendre les clowns malveillants ou effrayants divertissants ou intéressants », conclut M. Radford.