Les allées et venues du lièvre

Cécil BreauDans votre nature

Dans une récente chronique, je m’interrogeais sur les motifs qui avaient poussé un oiseau de proie, un grand-duc en l’occurrence, à jeter son dévolu sur des petits chiens de couleur blanche ou blanchâtre. Comme le lièvre est le repas de prédilection de cet oiseau de proie, ce dernier aurait-il confondu l’offrande dodue pour le plat principal auquel il est habitué?

Le grand-duc n’est pas seul à convoiter les descendants de Bugs Bunny; j’en raffole tout autant. En sortant ma dernière tourtière au lièvre du congélateur ce matin, j’avoue avoir ressenti un certain désarroi face à l’épuisement de mon stock si tôt en saison.

Le déclin marqué des populations de lièvres partout dans la Péninsule acadienne incite sans doute l’oiseau à une telle témérité. Pour ma part, j’ai pris la ferme résolution d’attendre que les oreilles du chien de mon voisin s’allongent et que sa queue disparaisse avant d’exécuter une telle razzia!

Tout récemment, un trappeur de la région me confirmait la chute drastique de la population de lièvre un peu partout dans la Péninsule acadienne. Interrogé sur les raisons de ce phénomène, il imputait cette diminution à une présence accrue de coyotes. Sans pour autant appuyer son observation par un constat scientifique, il craint que plusieurs années doivent s’écouler avant de rétablir l’équilibre.

La gestion naturelle de la population de lièvre serait, aux dires de ce coureur des bois, gérée par une période cyclique s’étalant sur sept ans. Sans réfuter une telle allégation, j’étais tout de même familier avec cette période cyclique.

Il y a plusieurs années, j’avais eu l’occasion de participer à une étude portant justement sur les cycles de populations animales mettant en cause les raisons qui motivaient le phénomène. Comme le lièvre est un animal fort prolifique, docile et très territorial, son comportement cadre bien dans le collimateur d’une étude scientifique.

Plusieurs facteurs régissent une population de lièvre. L’élément proie-prédateur joue un rôle important. Les lièvres se reproduisent à un rythme effarant et passent leur vie entière sur un territoire de quelques acres pour autant que la nourriture y soit abondante. La présence de coyotes et autres prédateurs les rendent certes plus nerveux, sans pour autant encourager un déplacement.

Ainsi, on parle souvent de cycle de sept ans; le temps requis pour que les prédateurs déciment une population. Les prédateurs déménageront vers d’autres territoires, laissant derrière eux quelques rares individus, qui sur un cycle de la même durée, redresseront à nouveau leur population.

Or, en réalité, les études portant sur une telle durée cyclique reposent sur l’observation d’une population de lynx versus une population de lièvres réalisée il y a plus de quarante ans sur un territoire où les félins était plus nombreux que tous les autres prédateurs. Une telle étude contribue à expliquer un phénomène dressant deux populations distinctes sans pour autant conclure à son irréfutabilité.

Ce fameux cycle n’est pas toujours un absolu. Plusieurs autres facteurs concomitants peuvent le court-circuiter. Si dans le même territoire, on y trouve une abondance de coyotes, c’est qu’il y a une forte concentration de lièvres. Cette prédation ne passe guère inaperçue aux oreilles du renard, du lynx, du pécan, de l’aigle et du hibou. Ces derniers, exception faite du renard, sont rarement aperçus dans l’environnement puisque ce sont des chasseurs qui profitent de la faible luminosité.

Il faut également se rappeler que la diète du lièvre est primordiale à sa répartition. L’animal se nourrit principalement d’herbacées, de pousses et d’écorces de jeunes feuillus. Il favorise alors les territoires parsemés de sapin et de broussailles de la grosseur de l’auriculaire tout au plus. Au fur et à mesure que les jeunes feuillus gagnent en circonférence, la présence du lièvre sera de plus en plus circonscrite, créant une mini explosion démographique dans un environnement rétréci, le rendant du fait même vulnérable à l’ensemble des prédateurs. Ce phénomène échappe pour ainsi dire au cycle de sept ans. C’est pourquoi un site de chasse si productif, un automne, tombe à plat l’année suivante. Le lièvre reviendra-t-il à ce même endroit? Peu probable puisque la forêt en croissance va gêner les repousses de feuillus.

L’étude soulignait enfin le facteur climat dans la prolifération de l’espèce. Semblerait qu’un printemps pluvieux et froid gênerait la croissance des jeunes lièvres, les rendant moins alertes et moins enclins à chercher refuge du danger provenant des airs. Il appert que les buses et autres oiseaux de proie profitent de cette vulnérabilité pour tenir la population en échec.

Nul doute que l’impact environnemental contribue également à cette perturbation. Suffit de se rappeler l’arrosage au glyphosate qui a suscité toute une controverse ces dernières années. L’objectif de cet arrosage vise justement les repousses de feuillus. Il y a fort à parier que des études subséquentes dans les années à venir se pencheront sur l’impact d’un tel assaut environnemental et que les conclusions risquent d’être plus alarmantes que celles du cycle de sept ans!