Le dindon sauvage glougloute, la grenouille coasse, le merle babille, la mésange zinzinule et l’hirondelle trisse. Chaque espèce s’exprime selon son jargon. Quoique non exhaustive, cette cacophonie printanière serait éclopée, voire même incomplète sans les arpèges gutturaux des oies sauvages qui cacardent. Communément appelé outarde blanche, ce magnifique oiseau mérite son véritable qualificatif de Grande Oie des neiges. La vaste majorité est de couleur blanche avec l’extrémité des ailes noires. Toutefois quelques-unes peuvent afficher une couleur bleu pâle tout en appartenant à la même espèce.

Tout comme sa cousine la bernache canadienne (outarde), elle est présentement en pleine migration. Les deux espèces partagent sensiblement les mêmes corridors migratoires qui les conduiront à leur pèlerinage nordique. Parmi les plus importants corridors migratoires citons ceux de l’Est et de la côte Pacifique de même que celui des prairies (l’ouest du Manitoba et de la Saskatchewan), surnommé corridor central.

De par notre localisation géographique, bernaches et Grandes Oies des neiges empruntent le corridor de l’Est qui est pour ainsi dire dans notre cour arrière. Malheureusement, les oies blanches affichent une présence, hélas timide dans nos cieux provinciaux. Sauf quelques débordements latéraux de l’immense voilier migratoire, il est plutôt rare de les observer chez nous. Il faut plutôt se déplacer vers la région de Montmagny, au Québec, pour être aux premières loges de l’autoroute céleste.

C’est entre la première semaine d’avril et la fin de la troisième semaine de mai que la Grande Oie des neiges se donne en spectacle. En provenance de la côte sud-est des États-Unis, aussi loin que la Caroline du Sud, cette pause migratoire permet à l’oiseau d’accumuler les graisses essentielles à la continuité de sa migration vers l’Arctique de l’Est.

Qui plus est, ce temps d`arrêt permet au climat nordique de s’adoucir en vue de la nidification en début d’été. Il est fréquent de les apercevoir par millier dans les terres agricoles avoisinant l’autoroute à partir de La Pocatière en route vers Québec. De véritables nuages blancs se déplacent en quête de nourriture.

Strictement herbivore, l’oie blanche raffole de scirpes qui poussent dans la vase et les terrains boueux. On les aperçoit également se déplaçant dans les champs en se gavant de maïs, de soya, d’orge et de trèfle.

Au début du siècle dernier, on comptait à peine 3000 oies blanches qui empruntaient le corridor de l’Est. De nos jours, ce sont plus de 800 000 oiseaux qui empruntent cette même voie migratoire. Aussi gigantesque que ce chiffre puisse paraître, ce n’est que la pointe de l’iceberg.

Je me permets de résumer le résultat de recherches plutôt alarmantes de Dave Duncan du Service Canadien de la Faune: «nous sommes aux prises avec une véritable armada de gibier à plumes qui en à peine 50 ans est passée de 3 à 15 millions d’individus. Cette convergence des corridors de migration constitue une sérieuse menace à l’écosystème de l’Arctique. Les Grandes Oies des neiges descendent sur les étendues fragiles du territoire nordique pour se nourrir de plantes, ne laissant derrière elles que de vastes étendues boueuses. L’évaporation forme alors une croûte saline en surface du sol menaçant sérieusement une recolonisation de plantes».

Constat plutôt alarmant. N’ayant pratiquement aucun prédateur sauf le renard de l’Arctique, la population de l’oie blanche n’a cessé de croitre. Comment tenir une telle explosion démographique en échec. Maigre lueur d’espoir; cette même surpopulation semble s’être stabilisée par une diminution du taux de survie des poussins à cause d’un manque de nourriture.

Le Service Canadien de la Faune aurait eu tout à gagner en assouplissant les mesures de chasse il y a belle lurette. Ce n’est que tout récemment que les règlements sur la chasse aux oies blanches ont été modifiés au Québec. Une chasse printanière de même qu’à l’automne permet une récolte de 20 oies par jour sans aucune limite de possession. C’est-à-dire qu’un chasseur peut remplir ses congélateurs à ras bord. Le même nombre de prises quotidiennes prévaut pour la Saskatchewan, sauf que la limite de possession est de 60. Une relève inquiétante de chasseurs est déjà un problème en soit. Certaines surpopulations d’espèce se corrigent d’elles-mêmes par des maladies qui déciment le troupeau tandis que d’autres sont plus résilientes et exigent un abattage sélectif.

Sans pour autant militer en faveur d’une augmentation du nombre de prises, les autorités fédérales et provinciales devraient se pencher sur les mesures adoptées par nos voisins du Sud afin de contrer l’explosion de populations de certaines espèces. Ceux-ci se sont tournés vers les banques alimentaires pour contrer leur population de chevreuils, de dindons et d’oies sauvages. Ainsi, un chasseur peut s’adonner à son activité favorite tout en contribuant aux plus démunis.

Il faudrait vraiment faire la sourde oreille pour ignorer une option qui est devenue une réalité en Australie et en Nouvelle-Zélande: des employés de l’État, bénéfices en sus, sont payés à titre de chasseurs afin d’exercer un contrôle de certaines espèces qui menacent l’écosystème. Il a fallu près d’un demi-siècle pour que l’Australie conclût que l’extinction de 29 espèces d’animaux était tributaire de surpopulations de certains prédateurs qui auraient dû être maintenus en échec des années auparavant.