Pas si fou que ça le fou de Bassan!

Cécil BreauDans votre nature

Fou de rage, fou de joie, fou braque, fou à lier, fou de rires, fous de Bassan. Précisons, d’entrée de jeu, que toute ressemblance fictive ou réelle avec les habitants de Bassan est le fruit de pur hasard. (Euh, me semble avoir déjà lu une telle mise en garde quelque part!).

Bassan est en effet un charmant petit village dans le sud de la France, où le nombre de fous aux kilomètres carrés n’est guère plus élevé qu’ailleurs sur la planète. L’essence même de la présente chronique transcende ce descriptif peu flatteur de la perturbation de l’esprit humain pour s’attarder sur un de nos plus beaux oiseaux pélagiques qui se donne en spectacle un peu partout le long du littoral acadien: le fou de Bassan.

Ce magnifique oiseau, trop souvent confondu avec le goéland, doit la seconde partie de son nom (Bassan) à l’île de Bass située non loin des côtes orientales de l’Écosse. L’oiseau n’est pas exclusif à cette île, mais étant donné que l’on y observe la plus haute densité, il est ainsi surnommé. Pour son qualificatif de fou, je me charge des précisions sous peu.

Parfois connus sous le pseudonyme de margaux auprès de certains pêcheurs, les techniques de chasse de cet oiseau rivalisent certainement avec celles de ses cousins terrestres, les oiseaux de proie.

Arborant un plumage blanc et soyeux, les extrémités de ses ailes sont noires, sa tête et une partie de son cou affichent une teinte jaunâtre, tandis que ses pattes palmées sont grises ou noires. Le déploiement de ses ailes peut atteindre près de deux mètres d’envergure. Mâles et femelles sont pour ainsi dire identiques en apparence avec un poids qui approche les 3,5 kilos.

Le fou de Bassan se nourrit principalement de maquereaux, de capelans et de harengs. Chassant parfois seul ou en petit groupe, l’oiseau plane à une soixantaine de mètres au-dessus de la mer.

Doté d’une vision exceptionnelle, il peut repérer un banc de poissons à une quinzaine de mètres sous la surface de l’eau. Sitôt fait, il effectue une spectaculaire plongée pour replier ses ailes en cours de descente. Atteignant une vitesse de 100 km/h et plus, il atteint le banc de poissons où quelques-uns sont pour ainsi dire assommés ou désorientés par l’onde de choc. Typique de l’espèce, l’oiseau avale sa proie en entier avant de refaire surface. De là le pseudonyme de fou qui lui fut attribué par les pêcheurs à la fois amusés et perplexes par un tel comportement.

Cet été, en vous promenant le long de la plage, vous aurez surement la chance d’observer ce ballet aérien. Par contre, les premières loges sont réservées aux pêcheurs de maquereaux. Dépourvus de toute gêne, les fous de Bassan partagent volontiers leur territoire de pêche avec nous.

Il n’y a pas si longtemps, j’ai eu la chance d’en observer un de très près tout en constatant que ce fou n’entendait pas rigoler. Une fin de soirée où le maquereau était en abondance et que les fous de Bassan l’étaient tout aussi, j’ai eu le privilège de pouvoir observer ces magnifiques oiseaux fendre l’air à toute allure pour plonger à quelques mètres à peine de ma chaloupe.

Comme la pêche aux maquereaux se pratique en giggant et en utilisant une ligne munie de cinq ou six hameçons, il n’est pas rare de remonter une ligne pleine ou partiellement chargée de maquereaux. C’est en remontant ma ligne au bout de laquelle gigotaient trois maquereaux qu’un fou de Bassan décida d’en avaler un. Manœuvre quasi fatale pour cet opportuniste, qui, prit de panique s’entremêla dans ma ligne tout en enfonçant plusieurs hameçons dans son corps. Catastrophe pour l’animal et privilège pour ce pêcheur!

Tant bien que mal, je remonte ma ligne dans le bateau, l’oiseau en sus. Pas évident de maîtriser un oiseau de 3 kilos en panique avec un hameçon dans le bec, un autre dans la région de son ventre et un troisième entre ses pattes palmées. C’est en le maintenant entre mes genoux et en le serrant à la base du cou qu’il s’est calmé après quelques minutes. Des yeux bleus clairs inquisiteurs, un bec noir ébène prolongeant distalement deux fines lignes noires sur les côtés jaune-ivoire de sa tête.

L’extraction des trois hameçons s’est soldée par quelques généreux coups de bec à mon égard.

Histoire de pêche direz-vous! Vraiment pas. Humblement privilégié d’avoir pu observer de si près un de nos plus magnifiques oiseaux pélagiques.