Les autorités cubaines ont reculé et n’ont finalement pas saisi, lundi, la goélette Grosse-Île, échouée d’urgence sur une plage cubaine depuis le 27 janvier.

La menace de saisie de la dernière goélette du Saint-Laurent toujours en état de naviguer, une pièce du patrimoine maritime québécois, demeure toutefois bien réelle. Le propriétaire de la Grosse-Île, Didier Épars, a dû s’échouer à la suite d’une avarie de moteur lors d’une tempête afin d’éviter le naufrage et assurer sa propre sécurité et celle de son fils Vincent, qui l’accompagnait. Ce dernier a quitté Cuba depuis, mais Didier Épars demeure « en garde à vue » dans un endroit de villégiature géré par l’armée cubaine, près de son bateau qu’il surveille à distance quand il le peut, mais qui a tout de même été pillé à répétition par des voleurs.

Des documents obtenus par La Presse canadienne démontrent qu’un représentant militaire cubain a tenté de marchander la remise en liberté de M. Épars contre son voilier et ce, dans une lettre écrite à la main, mais portant un sceau officiel cubain.

Jeu de chat et souris

Le bateau aurait dû être remorqué et réparé depuis longtemps, mais la firme d’assurance britannique Concept Special Risks, qui détient le contrat d’assurance sur la Grosse-Île, se livre à un jeu de chat et de souris avec M. Épars depuis le début de l’aventure, il y a maintenant plus de 5 semaines. L’entreprise affirme qu’en vertu de sa police d’assurance, la compagnie lui remboursera les frais de remorquage qu’il aura déboursé jusqu’à une certaine limite, alors que M. Épars demande à la compagnie d’organiser elle-même le remorquage puisqu’il n’est pas en mesure de le faire lui-même. Vendredi dernier, un remorqueur cubain qui n’avait été sollicité ni par M. Épars, ni par l’assureur, s’est présenté sur place pour finalement rebrousser chemin sans explication autre qu’un bref message disant que « les négociations ont échoué ».

Les renseignements obtenus par la suite ont permis d’apprendre que le remorqueur avait exigé la somme exorbitante de 270 000 $ pour sortir le voilier de sa fâcheuse position. Pour ajouter à la précarité de la situation, Concept Special Risks a refusé de renouveler la police d’assurance qui venait à échéance il y a une semaine, soit le 26 février, sans donner d’explications. La firme reconnaît toutefois ses responsabilités pour les incidents survenus alors que la police était toujours en vigueur. Pour l’instant, un ajusteur indépendant oeuvrant comme intermédiaire a été affecté au dossier et la compagnie d’assurance, qui avait cessé de communiquer avec M. Épars durant plusieurs jours, lui a redonné signe de vie lundi après que les médias canadiens eurent été saisis de l’affaire et aient tenté d’obtenir des explications de sa part.

L’entreprise britannique lui a signifié qu’elle faisait l’impossible pour tenter de le sortir de là et qu’elle cherche une firme de remorquage à l’extérieur de Cuba. Cependant, l’assureur lui demande de verser immédiatement le montant de la franchise, soit 140 000 $US. La firme invoque également les difficultés d’obtenir les permis requis pour réaliser une opération de remorquage à Cuba pour justifier les délais encourus jusqu’ici et insiste sur le fait que la recherche d’un remorqueur n’est pas sa responsabilité, mais bien celle de M. Épars.

Intervention discrète

Du côté des autorités gouvernementales, Affaires mondiales Canada s’est contenté d’un laconique communiqué lorsqu’interrogé sur ses intentions face à cette situation. Un porte-parole a indiqué que « des services consulaires sont fournis à un citoyen canadien qui se trouve à Cuba à la suite d’un accident de bateau » et que « les agents consulaires à Cuba sont en contact avec les autorités locales pour recueillir de l’information supplémentaire ». Bien que cette déclaration soit extrêmement prudente, il ne fait pas de doute que les autorités canadiennes s’activent en coulisses, ce qui pourrait expliquer que la saisie n’ait pas été effectuée lundi comme prévu. À Québec, le ministère des Relations internationales dit avoir pris contact avec Affaires mondiales Canada et suit la situation à distance.

Du côté du ministère de la Culture, on souligne d’une part que l’on ne pourrait intervenir si le navire était classé au sein du patrimoine, car la Loi sur le patrimoine culturel ne s’applique pas en dehors du Québec. Cependant, une porte-parole du ministère a précisé que la goélette Grosse-Île ne possède pas de statut juridique en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel. Malgré plusieurs tentatives de son propriétaire, les autorités ont toujours refusé de lui donner ce statut parce qu’en le remettant à flot et en procédant à sa restauration, Didier Épars a modifié la coque et ajouté des voiles. Les nombreuses goélettes qui sillonnaient autrefois le Saint-Laurent et que l’on surnommait « voitures d’eau » effectuaient aux 19e et 20e siècles du cabotage _ c’est-à-dire du transport de passagers et de marchandises sur courte distance _ avec des goélettes à moteur.

La Grosse-Île est la dernière de ces voitures d’eau encore en activité.