Personnalité de la semaine: Déo Cuma

Déo Cuma dirige la Maison Nazareth, qui offre un toit aux personnes en détresse du Grand Moncton. Le refuge accueille temporairement des gens démunis et aide à leur réintégration. Il y a 20 ans, M. Cuma a quitté la République Démocratique du Congo en guerre et a trouvé refuge en Zambie, puis au Canada.

Vous avez quitté votre pays natal en pleine crise…

J’avais travaillé vingt ans dans une compagnie de chemin de fer. En 1996, la guerre au Congo a commencé. Ça a été atroce, on a appelé ça la «Guerre mondiale africaine» par les forces impliquées et le nombre de victimes. Le conflit a coûté la vie de 6 millions de personnes. C’est huit fois la population du Nouveau-Brunswick… Ça a commencé à l’est du pays, moi je vivais au sud dans la province du Katanga, à Lubumbashi. J’ai quitté la ville le 6 avril 1997 et la ville est tombée le 7 avril. Je me suis réfugié en Zambie.

Et vous êtes resté là plusieurs années?

J’y suis resté cinq ans avec ma femme et mes six enfants. Nous vivions dans un bidonville de la capitale, sans revenu, sans électricité. Ce n’était pas une vie, plutôt une survie.

Comment avez-vous atterri au Canada?

J’étais inscrit auprès du Haut-Commissariat aux réfugiés. C’est toute une procédure, il faut d’abord prouver qu’on n’a pas pu s’intégrer dans le premier pays d’accueil. Le Haut-Commissariat a orienté mon dossier vers le Canada, ça n’a pas été un choix. Quand tu es réfugié, ton unique choix c’est de sortir de ta situation. Il faut passer plusieurs entrevues, des examens médicaux, des vérifications de sécurité… ça a pris deux ans!

Parlez-moi de l’arrivée à Moncton…

C’était en novembre 2002 et il y avait déjà de la neige. En sortant de l’aéroport, mon fils de cinq ans a dit «Papa, ici tout le monde est blanc, même le sol est blanc!» Le froid nous a marqués, mais l’accueil était chaleureux. Le personnel de l’association multiculturelle nous a reçus en anglais, on pouvait comprendre, mais pas lancer une conversation.

Alors vous savez très bien ce que vivent les réfugiés syriens en ce moment…

C’est extrêmement stressant, tu ne contrôles rien! Les réfugiés n’ont aucune perspective d’avenir, tu es ballotté et tu vas où la vague t’amène. Quand vous arrivez, c’est comme si vous sortiez de l’enfer et que la vie reprenait! Il y a comme une euphorie au départ, même si on est perdu parce que tout est différent. Progressivement, on fait face à la réalité: comment vais-je nourrir mes enfants, leur offrir une éducation? Cette étape est marquée par l’anxiété. Quand vous vous retrouvez dans un milieu où vous n’avez pas de proches, il y a une certaine solitude sociale.

À quel moment est arrivée la Maison Nazareth?

J’ai d’abord travaillé dans un centre d’appel. C’était très frustrant, je faisais à peine 10 ventes pour 200 appels! J’avais une formation en psychologie, ça m’a permis de travailler pour les résidences alternatives, un organisme qui s’occupe des personnes souffrant de maladies mentales. Certains étaient clients de la Maison Nazareth qui cherchait une personne pour mener un projet de réintégrations des sans-abri.

Qui fréquente le refuge aujourd’hui?

Ce sont des personnes frappées par la pauvreté qui n’ont pas le revenu pour faire face aux contraintes de la vie. La plupart deviennent vulnérables à cause de maladies mentales et de dépendances. Tout ce qu’on demande c’est d’accepter le code de conduite. Nous n’acceptons pas la consommation de drogue et d’alcool dans la maison ni les personnes qui sont un danger pour eux-mêmes ou pour les autres. Elles sont vêtues, nourries, logées. Le plus important c’est l’entretien, on essaie de voir comment le client en est arrivé là et quel est son plan de sortie. Nous les orientons vers d’autres ressources de la communauté, ils restent en moyenne sept jours.

Par quoi avez-vous été marqué dans les dernières années?

On m’a annoncé que le refuge fermerait en 2006, faute de financement. Les bénévoles ont alors imaginé de nouvelles activités de collecte de fonds et on a reçu l’appui du gouvernement provincial. Aujourd’hui, l’organisme est stable. Il y a des histoires de succès, on rencontre des clients qui reviennent nous voir pour dire qu’ils s’en sont sortis. On voit qu’on fait quelque chose! Mais parfois, vous apprenez que le client avec qui vous avez mangé, passé du temps, est mort de surdose. Vous apprenez un matin que quelqu’un a attaqué au couteau un chauffeur d’autobus, et qu’il a commis ce crime à la sortie du refuge…

Quel avenir souhaitez-vous à la Maison Nazareth?

Je souhaiterais que le refuge ferme, que chaque Canadien puisse avoir un logement et se nourrir sans avoir besoin d’un service comme le nôtre. Malheureusement, la société est telle qu’on ne peut pas supprimer la pathologie sociale avec un tour de magie. La Maison Nazareth continuera, je ne vois pas sur le plan préventif ce qui empêchera les gens de tomber dans la vulnérabilité. Elle est là pour rester. Son capital, c’est la réputation qui a été bâtie par mes prédécesseurs et tous les bénévoles.

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