En cette fin d’été, il y a 260 ans, s’organisait le camp de réfugiés dit d’Espérance, à 10 lieues (45 km) en amont de la mission de Miramichi (Burnt Church), au confluent des branches nord et sud de la rivière du même nom.

C’était le début de l’une des plus grandes tragédies de la Déportation, qui se déroula pendant l’hiver 1756-1757.

Cet épisode, comme le site du camp sur la pointe Wilson, reste malheureusement trop méconnu. Les historiens qui ont traité de la Déportation se sont concentrés – à tort ou à raison – sur les familles déportées aux quatre vents.

Mais un nombre important des familles acadiennes sont restées sur le territoire en se cachant dans les bois – particulièrement au Nouveau-Brunswick et à l’Île-du-Prince-Édouard. C’est de ces familles que descendent la plupart des Acadiens des Maritimes.

Une population dénombrée

Grâce à l’étude de l’historien Ronnie-Gilles LeBlanc publié en 2012 dans Acadiensis, nous avons aujourd’hui une idée beaucoup plus précise du nombre d’Acadiens qui se sont réfugiés dans ce camp, de même que le nombre de ceux qui y laissèrent leur vie.

En 1756, c’est toute la Nouvelle-France qui est soumise à la disette. C’est d’ailleurs à cause des mauvaises conditions à Cocagne l’hiver précédent – où plusieurs familles se sont réfugiées en 1755 – que l’on se tourna vers la Miramichi pour être mieux à l’abri des incursions anglaises.

Les leaders acadiens ont convenu avec les autorités françaises – représentées par Charles Deschamps de Boishébert – de déménager le camp dans le haut de la Miramichi.

Boishébert a donc installé ses quartiers généraux à la pointe Wilson. Des documents de la série V7 nouvellement numérisés aux Archives nationales à Paris indiquent qu’une chapelle et un hôpital y ont été dressés, nous renseigne le généalogiste Roger Guitard.

Dans son étude, M. LeBlanc estime le nombre de réfugiés acadiens rassemblés au Camp d’Espérance à environ 1376 à l’automne 1756.

Des provisions envoyées en renfort de Québec n’ont pas rejoint leur destination à cause de vents contraires, avant que le navire ne fasse demi-tour.

Par le temps que Québec et Louisbourg puissent envoyer du renfort au printemps 1757, il était trop tard pour environ 400 âmes, dont beaucoup d’enfants «à la mamelle», tous morts de famine ou de maladies liées aux carences alimentaires.

Les réfugiés ont même été réduits à manger leurs souliers faits de peau de chevreuil.

Au cours de l’hiver, les plus forts ont mené les plus faibles sur des traînes jusqu’à Pokemouche, où ils pouvaient reprendre des forces avec des denrées limitées, tirées de la chasse et de la pêche. Si plusieurs y laissèrent leur peau, les victimes seraient sans doute plus nombreuses sans ces efforts extraordinaires.

Cet épisode n’a d’égal que le naufrage du Duke William, à la fin de l’année 1758, où 396 prisonniers acadiens ont sombré avec le navire (incluant les victimes de maladies durant le transport). Si l’on ajoute les naufrages du Violet (360 morts) et du Ruby (170 morts) ils ont fait plus de victimes au total. Pour eux, leurs dépouilles sont restées dans l’Atlantique.

À l’inverse, le Camp d’Espérance comprend sans doute une fosse commune – pratique courante durant les épidémies – dont on a perdu la trace. Ça en fait, à mon avis, un lieu de mémoire de la Déportation de première importance.

Et, comme il y a eu plus de survivants, ils ont aussi laissé une plus grande empreinte sur la population actuelle. On retrouve leurs descendants jusqu’en Louisiane et en France.

Un site méconnu

Un peu à l’écart, le site – comme l’épisode – reste très méconnu pour la plupart des Acadiens. Ce site mérite pourtant tout notre intérêt en tant qu’endroit marquant de la Déportation.

Et de notre Histoire.

Le site est depuis peu orné de l’un des monuments de l’Odyssée acadienne. Les responsables aimeraient bien retrouver les sépultures pour mieux protéger le site.

Il y a déjà eu des sondages archéologiques sur de petites sections – dont à l’emplacement du monument pour ne rien perturber pendant son installation. Rien de pertinent n’a été trouvé. Les responsables espèrent bientôt sonder le site par échographie pour tenter de localiser les sépultures.

Grand-Pré soulève les passions comme lieu de mémoire, étant l’endroit où les premières rafles anglaises ont été exécutées. Mais le Camp d’Espérance a l’avantage d’abriter physiquement des victimes de la Déportation. Le site mérite un certain aménagement digne de ce nom pour accueillir les Acadiens de la diaspora, si nombreux à vouloir retracer les pas de leurs ancêtres.

J’y ai fait ma première visite durant la pause estivale, en compagnie de Marc Allain et Rachel Bernard, du Carrefour Beausoleil de Miramichi, de Michael Mersereau et Shawn McCarthy, le président et le directeur des Amis de l’Île Beaubears (Boishébert).

Autre que le site comme tel avec son interprète et le monument à l’Odyssée, il n’y a pas grand-chose à voir à part sa situation bien en retrait sur la rivière. Ça reste une expérience intéressante de s’imbiber des lieux en se remémorant ces événements tragiques.

Pour connaître les détails de l’épisode du Camp d’Espérance, ainsi que la liste de familles présentes, consultez l’étude de M. LeBlanc.

Et si on trouvait des sépultures?

La découverte d’une fosse ou de sépultures serait une occasion en or de valoriser ce patrimoine commun aux Acadiens de la diaspora.

Pourquoi ne pas transformer ce site en Cimetière national acadien?

Si des sépultures sont découvertes, les dépouilles pourraient être – en tout respect – exhumées, identifiées et réenterrées dans des tombes dignes de ce nom, où leurs descendants pourront venir se recueillir.

Avec les connaissances actuelles, par exemple, il est tout à fait possible d’identifier les dépouilles, comme on l’a vu récemment pour celles des premiers administrateurs de Jamestown, fondé en 1607.

Grâce à la généalogie génétique, appuyée des travaux de Ronnie-Gilles LeBlanc et de Stephen White – qui ont dressé la liste détaillée des occupants du camp – tout est possible. C’est une tâche lourde et dispendieuse. Mais qui paiera?

Élisabeth II? Ottawa à qui la première relance la responsabilité d’excuses officielles – déjà dispensées à plusieurs groupes ces dernières années? Fredericton? La communauté acadienne, qui a fait ses preuves avec la cathédrale de Moncton? Toutes ces réponses sont bonnes.
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Référence:

– Ronnie-Gilles LeBlanc, Les réfugiés acadiens au camp d’Espérance de la Miramichi en 1756-1761: un épisode méconnu du Grand Dérangement, Acadiensis XLI, no 1 (hiver/printemps 2012), pp. 128-168.