Les premiers Melanson d’Acadie se démarquent pour avoir un pied en Nouvelle-Angleterre et un pied en Acadie.

Si les origines précises de la famille restent nébuleuses, on connaît beaucoup mieux aujourd’hui l’histoire du couple fondateur, particulièrement en Nouvelle-Angleterre.

Les travaux de Margaret C. Melanson, publiés dans son livre The Melanson Story (2003), jettent un nouveau regard sur la famille. Cette chercheuse a exploité les archives de la Nouvelle-Angleterre pour nous faire découvrir davantage la vie de cette famille. Elle ajoute un contexte historique solide aux informations qu’elle nous livre. De plus, les documents clés sont reproduits et transcrits. Du bonbon pour les chercheurs. Dommage que l’ouvrage ne soit disponible qu’en anglais.

Les descendants Melanson savent que deux frères, Pierre et Charles, ont fondé des familles prolifiques en Acadie. Mais ils ne sont pas arrivés seuls. Les jeunes hommes étaient à la traîne de leurs parents.

Établie en Angleterre, la famille de Pierre et Priscille Melanson est arrivée sur le Satisfaction avec Thomas Temple en 1657, quand ce dernier a pris possession de l’Acadie au nom de l’Angleterre.

Pierre Laverdure était d’une famille huguenote française réfugiée en Angleterre. Y est-il né plutôt qu’en France? C’est un détail qui nous échappe.

Après la traversée, Pierre et son fils cadet John portent ordinairement le nom de Laverdure, ses fils aînés Pierre et Charles ont plutôt gardé «Mellanson». Mais rien n’est certain, comme on ne connaît pas les noms de leurs parents respectifs.

Tout ce qu’on sait, c’est que Pierre Melanson dit Laverdure est Français d’origine, et que Priscille est Anglaise, selon une pétition de cette dernière en 1677. Anthoine de La Mothe de Cadillac (fondateur de Détroit), qui a rencontré Priscilla à Boston, a raconté pour sa part que la famille avait des origines écossaises. Mais les sources indiquent plutôt le contraire.

Les allégeances du couple sont clairement britanniques. Lorsque le traité de Bréda rend l’Acadie à la France en 1667, la famille Laverdure déménage immédiatement à Boston, laissant derrière Pierre et Charles Mellanson, qui avaient abjuré le protestantisme en mariant des Acadiennes: Marguerite Mius d’Entremont et Marie Dugas.

Les frères Melanson d’Acadie gardent des liens étroits avec Boston. Jeune, la fille aînée de Charles Melanson, Marie Melanson (puis Laverdure), quitte le foyer familial de Port-Royal pour aller demeurer avec sa grand-mère à Boston, pour être élevée dans la religion réformée. Elle épousa David Basset, un autre huguenot, qui deviendra un navigateur et commerçant influent de Boston. Ce dernier fera beaucoup de commerce avec les Acadiens, dont Abraham Boudrot (époux de Cécile à Charles Mellanson) et Pierre Mellanson.

John Laverdure, le frère cadet de Pierre et Charles, a suivi ses parents à Boston. Méconnu, c’est pourtant lui qui mena ses parents à leur perte.

John Laverdure, aventurier déshonoré

Après que le gouverneur du Massachusetts ait ordonné que l’on arrête des Amérindiens responsables d’attaques sur les postes anglais, John Laverdure et son équipage – sur un ketch loué nommé Endeavor – se sont dirigés vers le nord-est. Ils auraient pris des Amérindiens à Machias et au Cap-de-Sable. Ces derniers n’avaient rien à voir avec ces attaques et jouissaient d’un traité de paix avec Boston. Une fois capturés, John Laverdure les aurait revendus comme esclaves aux îles Açores. Quand son stratagème a été découvert, les autorités anglaises ont ordonné son arrestation.

Sans grands moyens, Pierre et Priscilla ont dû emprunter 100£ du propriétaire de leur logis pour payer la caution de John. Mais ce dernier (en retard, selon sa mère) ne s’est pas présenté à son procès le 5 septembre 1676 (n.s.), avant de s’évaporer dans la nature.

De ce que l’on comprend d’une pétition de Priscille Melanson du 3 mai 1677, Pierre Laverdure se serait lancé à sa recherche. Il se serait même rendu chez ses fils en Acadie, dans l’espoir que John s’y soit réfugié. Pierre Laverdure serait peut-être décédé en Acadie à sa recherche, car Priscille est devenue veuve avant la pétition du printemps suivant.

Il est possible que John soit réapparu à Boston sous le pseudonyme John Melleson, un homme qui a eut cinq enfants avec une certaine Sarah, à partir de 1682.

Pour subvenir à ses besoins, la veuve Melanson aurait mis sur pied un commerce illicite de vin à Boston. Le 31 juillet 1677, elle est condamnée à une amende de 5£ pour cette activité.

Le 8 avril 1680, Priscille épouse un aubergiste de Dorchester, William Wright. Peu avant, Priscilla aurait emprunté 50£ de sa petite-fille (Marie à Charles Melanson) et dressé l’inventaire de ses biens, dont Marie devait hériter.

Priscilla Melanson décède vers la fin de 1691. Après son décès, Marie s’est vue forcée de déposer une plainte contre William Wright, qui refusait de lui remettre sa part d’héritage. Si la décision du tribunal n’est pas connue, il semble que Wright a eu gain de cause, car c’est Marie Melanson qui a dû régler les frais de cour.

Charles Mellanson – Agent double?

Il est difficile d’évaluer les loyautés des frères Mellanson en Acadie. D’un côté, ils fournissent des informations à Boston concernant l’Acadie, et inversement, le commerce qu’ils mènent avec la colonie anglaise leur permet d’informer les gouverneurs français de la situation à Boston.

Traîtres? Espions? Agents doubles? Difficile à dire, avec plus de 300 ans de recul. Charles, par exemple, écrit au gouverneur de Boston en 1696. Il précise que c’est sa dernière correspondance, car s’il était découvert, il serait un homme mort.

Mais son gendre, Abraham Boudrot, qui fait beaucoup de commerce avec les «bastonnais», fourni en retour des informations aux autorités françaises. Du côté des Mines, Pierre Melanson est le capitaine des milices de la région, et il forcément mené les combattants acadiens et autochtones à résister les incursions anglaises. Mais il commerce volontiers avec le mari de sa nièce à Boston, envers qui il deviendra d’ailleurs fortement endetté.

Comme l’Acadie passe successivement à l’Angleterre à la France et vice-versa à plusieurs reprises jusqu’en 1713, il faut simplement comprendre que les Melanson – comme de nombreuses autres familles acadiennes – se sont adaptés comme ils ont pu sur un territoire tiraillé entre deux couronnes.

Les serments d’allégeance, au final, semblent peu influencer les actions de nos acteurs. On s’adapte au gré des tendances.

Si Boston est devenu au fil du temps l’ennemi juré de l’Acadie, Pierre Laverdure et Priscilla Melanson nous rappellent que nous y avons aussi des racines. Malgré les interdits, Boston est demeuré l’un des partenaires commerciaux les plus importants de la vieille Acadie, grâce en partie au clan Melanson.
Référence:

Margaret C. Melanson, The Melanson Story, Acadian Family, Acadian Times, Toronto (par l’auteur), 2003, 304 pages.