Émilienne Basque considère qu’il existe trois sortes de pauvres: celui qui affirme l’être, mais qui jouit d’une belle vie, celui qui le devient en gaspillant ses richesses par frivolité et celui qui l’est réellement – pour des raisons indépendantes de sa volonté – et qui ne parvient pas à s’en sortir. C’est au nom de cette troisième catégorie qu’elle s’est engagée bénévolement, ces dernières décennies, à travers de multiples actions. Comme une nécessité de réparer les injustices, à commencer par celle sur laquelle elle a sculpté sa personnalité. Née dans une étable en 1935, elle aussi a connu les manques et les privations dans son enfance. Distinguée en 2011 par le Prix des droits de la personne, elle a reçu cet été, des mains du gouverneur général, la Médaille du souverain pour les bénévoles. Elle est notre personnalité de la semaine Radio-Canada/Acadie Nouvelle.

Pourquoi vous êtes-vous autant impliquée dans la défense des plus démunis?

J’ai toujours eu des choses à dire, j’ai toujours eu envie de faire bouger les choses. C’est dans mon tempérament. Je viens de la pauvreté, je n’ai pas oublié. J’en ai souffert. Je n’ai pas eu une enfance malheureuse dans le sens où je n’ai pas été maltraitée par mes parents, mais je n’ai pas eu à manger tous les jours. J’ai manqué de nourriture. Mes parents avaient un jardin. Ça nous donnait des patates et des navets pour l’hiver. Mais on n’avait pas de pain ni de viande comme on voulait. Les fins de mois étaient difficiles. Plus tard, je me souviens être allée à des réunions où on me disait que je n’avais pas le droit de parler parce que j’étais pauvre. Ça m’a marquée. Mon combat contre la pauvreté, c’était en réponse à mon enfance.

Qu’est-ce que ça vous a apporté d’autant œuvrer pour les autres?

Le partage avec les autres, c’est en moi. Ça m’a toujours importé de le faire. C’était comme de la nourriture. Quand je voyais quelqu’un vivre mieux grâce à moi, je me sentais fière. Je suis croyante. Dieu m’a donné l’énergie d’agir de la sorte et le devoir de redonner à mes semblables. J’ai aussi en moi une rage qui m’anime, celle de lutter contre les inégalités. Je suis encore révoltée et je le serai jusqu’à ma mort, je pense. Pour nous autres, les moins nantis, rien n’est fait. Depuis 1970, les politiques disent qu’ils vont éradiquer la pauvreté. Ils ne l’ont pas éliminée. La pauvreté est même pire qu’avant, aujourd’hui. Nous évoluons en plus dans un monde d’individualisme et d’égoïsme. Ça m’attriste énormément.

Au début des années 1970, vous avez lancé un comptoir alimentaire. Comment fonctionnait-il?

Tout a commencé dans ma cuisine, à Tracadie. On était un groupe de volontaires à faire ça. Les gens payaient un droit d’entrée. Après, ils achetaient des denrées à bas prix. Notre comptoir fonctionnait tous les jours. On était comme une épicerie. On vendait des boîtes de conserve, du riz, du lait, du beurre. On a dû le fermer, après sept ou huit ans. Il nous aurait fallu un entrepôt pour garder notre stock, mais on n’avait pas l’argent pour faire construire une bâtisse où on aurait pu faire les choses bien. Ç’a été dur pour moi d’arrêter. J’en ai pleuré. Je pensais à ces familles qui venaient. Je me demandais ce qu’elles allaient devenir. Je n’ai pas eu d’autres choix, par la suite, que de me trouver d’autres engagements.

Vos enfants vous ont-ils reproché votre dévouement sans borne envers les autres?

À un moment quand ils étaient jeunes, ils auraient pu. J’étais très engagée de toutes parts, mais ils n’ont rien dit. En même temps, ils n’étaient pas délaissés. Quand je devais partir quelque part, je m’assurais toujours qu’une gardienne veille sur eux. J’avais trouvé un équilibre entre ma vie familiale et mes engagements. Notre vie était toute simple. On n’avait pas les moyens de prendre des vacances. J’aurais aimé avoir une roulotte et partir voyager un peu, avec mon mari, dans nos vieux jours. Mais non, on n’a jamais pu l’avoir. J’aurais aimé avoir de meilleurs moyens. Ainsi, j’aurais pu faire mieux pour les autres.

Avez-vous des regrets?

Dans ma vie, je n’ai jamais rien attendu des autres. Je n’ai toujours exigé que de moi-même. J’ai néanmoins le regret de vieillir. Mes forces diminuent, je souffre d’arthrose. Je ne peux plus faire autant de choses qu’avant. Pour moi, le plus important dans la vie, c’est le respect et l’amour. L’amour de notre prochain, mais avant tout le respect. Parce que sans respect, il n’y a pas d’amour.