À l’entrée de son bureau à la Faculté d’éducation de l’Université de Moncton, Lyne Chantal Boudreau expose fièrement une toile de Madeleine Raiche, créé sur mesure afin de l’inspirer pendant les sept années et demie de rédaction de sa thèse doctorale. «Elle me décrit bien», explique-t-elle, en montrant l’oeuvre aux couleurs brillantes sur laquelle on peut voir une diplômée avec une pomme et un chat noir entourée d’enfants souriants.

Mme Boudreau est née à Sept-Îles, dans la Côte-Nord au Québec, d’un père charpentier et d’une mère qui deviendra aide-enseignante aux élèves à besoins spéciaux dans les années 1970. À l’âge de sept ans, elle déménage avec sa famille à Shippagan, où elle passe son adolescence. Après avoir obtenu son diplôme en éducation spécialisée à l’Université de Moncton, en 1986, elle trouve un emploi en tant qu’enseignante-ressource. Les années suivantes, elle devient directrice d’école, puis agente pédagogique, tout en complétant une maîtrise en administration scolaire à temps partiel. En mai 2014, elle défend avec succès sa thèse de doctorat en éducation, thèse nommée Comprendre le leadership des directions d’écoles en milieu minoritaire francophone : Leadership, formation et créativité. En janvier 2017, elle devient professeure du 2e cycle en administration scolaire à l’Université de Moncton, campus de Moncton.

En plus de ses contributions dans le domaine de l’éducation, cette mère de deux enfants est une bénévole dévouée. Elle est impliquée dans le soutien des victimes de violence familiale, ayant été elle-même victime il y a une dizaine d’années. Elle est représentante du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick au Conseil des femmes du N.-B., elle fait partie du comité pour contrer la violence familiale et conjugale dans la Péninsule acadienne, elle est bénévole au programme d’hébergement pour les animaux des femmes victimes de violence, et la liste continue. L’an dernier, elle a lancé Bibilyn Designs, une entreprise de mode qui vise à rétablir la confiance des femmes et des enfants victimes de violence familiale.

Elle est la personnalité de la semaine Radio-Canada / Acadie Nouvelle du lundi 23 janvier 2017.

Quel a été l’élément déclencheur de votre sortie publique en tant que victime de violence familiale?

«C’est vraiment 10 ans après (avoir été victime), quand le Regroupement féministe m’a demandé de faire un témoignage que j’ai écrit une lettre nommée Saisons pour ma fille, en mars 2016. À travers cette lettre, j’explique un peu ce qui m’est arrivé.»

«À un moment donné, ma fille m’a regardé puis elle m’a dit: “Maman, si toi tu ne peux pas te garder debout, qui va pouvoir le faire?”»

Quelle a été la réaction des femmes victimes de violence à vos initiatives de sensibilisation?

«Quand je suis allé vers le public, c’est là que j’ai reçu des témoignages. C’est incroyable. Il y a des femmes qui m’ont interpellée, lorsque je tenais mon kiosque de Bibilyn à l’Expo Vins de Moncton, et m’ont partagé des histoires tragiques, des histoires uniques qui étaient directement en lien avec ce qu’elles avaient vécu. C’est intéressant, la façon dont les gens viennent vers moi. Au niveau de la communication, on est un peu à la même place. Elles se sentent plus à l’aise.»

Votre mère était aide-enseignante dans une classe d’élèves à besoins spéciaux. Quelle influence a-t-elle eue sur votre perception du monde éducatif?

«La ségrégation était tellement forte à l’époque que ma mère et les autres aides-enseignantes n’avaient pas le droit d’entrer par la porte principale de l’école. Elles devaient entrer par une porte à l’arrière. Elles n’avaient pas accès au salon du personnel. Elles n’avaient accès absolument à rien d’autre que le local dans lequel elles étaient avec les enfants.»

«C’était déplorable. Ma mère nous apportait ses expériences à la maison, à ma soeur et moi. Ça m’a donné un sens de la justice sociale. Au fond, tout ce que je ressentais à travers elle, c’était l’amour inconditionnel qu’elle avait pour ces enfants.»

À votre tour enseignante-ressource dans une classe d’élèves à besoins spéciaux en 1986, quelle a été votre expérience?

«À l’époque, il y avait l’appel des noms de la direction d’école, le premier jour de classe. C’était une belle journée de septembre et les enfants étaient à l’extérieur. Les enseignantes accueillaient leurs groupes d’enfants respectifs à mesure que leurs noms étaient nommés. Les enfants qui étaient restés là, sans être appelés par leur nom, ont été priés de se diriger vers moi.»

«Je voyais qu’il y avait beaucoup d’injustice. Ça me disait que j’avais un travail colossal à faire. Les enfants et les parents me faisaient confiance et j’avais la belle responsabilité de créer le meilleur environnement possible. J’avais de la sensibilisation à faire auprès des enseignants de l’école, et de la direction de l’école.»

Quel est l’objectif ultime de l’éducation, selon vous?

«À travers ma formation, j’ai compris que chaque enfant est unique, que chaque enfant est différent, et non seulement en raison d’un handicap ou d’un trouble. Chaque enfant est tout simplement différent à la base. Il y a donc une question de savoir comment nous pouvons adapter nos stratégies et nos pratiques éducatives pour que cet enfant-là puisse réussir.»

«Est-ce qu’on répond aux besoins de cet enfant-là dans sa pleine diversité? Peu importe qui est devant toi, on devrait être capable de répondre à ses besoins.»