Quand la vie te donne des citrons, fais de limonade, comme le veut l’expression. Mais que doit-on faire lorsque la vie nous donne des pommes de terre? Pour Devon Strang la réponse allait de soi; faire de la vodka. Son entreprise, Blue Roof Distillers, a déjà du mal à répondre à la demande depuis son lancement le mois dernier.

Devon Strang, 25 ans, a l’agriculture dans le sang. Issu d’une famille de fermiers établie dans la petite communauté de Malden, à une dizaine de kilomètres du pont de la Confédération, il a toujours su qu’il finirait par marcher dans les traces de ses ancêtres.

Ce n’est que récemment que l’idée de produire de l’alcool, un vieux rêve chéri par son père, a germé dans son esprit. Le déclic a eu lieu lors d’une grève qui a paralysé l’Université Mount Allison de Sackville alors qu’il y étudiait le commerce.

Au lieu de se tourner les pouces, il a décidé de traverser le pont pour aller suivre un cours de distillerie de deux semaines à l’Île-du-Prince-Édouard.

«J’ai sauté sur l’occasion et j’ai suivi ce cours. On savait qu’il existait de la vodka de patates. C’était le rêve de mon père d’en produire. J’ai dit “bon, regardons ce que l’on peut faire», raconte-t-il.

Le propriétaire de la distrillerie Blue Roof Distrillers, Devon Strang. Acadie Nouvelle: Pascal Raiche-Nogue

Petites patates, grands défis

Devon Strang avait une vision; transformer les petites patates invendables (mais tout à fait propre à la consommation) de la ferme familiale en vodka.

Le hic, c’est qu’il ne trouvait aucune recette qui répondait à ses besoins et qu’il lui manquait les connaissances scientifiques pour se lancer dans toutes sortes d’expériences.

Le hasard a fait qu’un de ses collègues de classe à l’Île-du-Prince-Édouard était Mike Doucette, un chimiste-chercheur du Centre précommercial des technologies en bioprocédés du CCNB d’Edmundston.

La famille Strang a fini par retenir les services de ce dernier grâce à des subventions gouvernementales. Dans son laboratoire de Grand-Sault, ce scientifique a dû s’armer de patience pour relever ce défi.

«Disons que je me suis planté plusieurs fois. (…) Il y a des choses que j’aurais honte de dire que j’ai essayé», raconte Mike Doucette en riant en entrevue téléphonique.

Il a notamment essayé de faire fermenter des patates broyées, une méthode adoptée par d’autres distilleurs et qui n’a vraiment pas convaincu ce chimiste. Le résultat n’était pas du tout concluant, dit-il.

«C’était l’enfer. Le produit que ça donnait était tellement méchant. Je ne peux même pas expliquer ce que ça gouttait. Ça goûtait quasiment la pomme de terre pourrie.»

Mike Doucette a fini par en arriver à une recette dont il était fier. Elle prévoit entre autres l’utilisation de patates entières (au lieu de patates broyées ou en flocons) et d’enzymes formulées (ce qui en fait une vodka sans gluten, contrairement aux vodkas qui sont produites en utilisant les enzymes de grains maltés).

Ce détail a posé un autre défi à Devon Strang et à son acolyte scientifique, puisque l’équipement de distillation disponible sur le marché ne permettait pas de faire cuire des patates entières. Ils ont donc dû faire construire des cuves sur mesure par une entreprise spécialisée de l’Île-du-Prince-Édouard.

Le travail était cependant loin d’être terminé, même si la recette était prête et que l’équipement de distillation était installé.

Pendant un mois, le scientifique a élu domicile au domicile familial des Strang pour aider Devon et ses collègues à développer la production à l’échelle commerciale.

«Je faisais des journées de 18 heures, c’était malade. Je voulais vraiment optimiser mon temps. J’ai donné beaucoup de mon propre temps à travailler avec eux parce que je trouvais vraiment que c’était une bonne famille, qu’ils étaient invitants et qu’ils allaient faire quelque chose de super bon avec le produit», explique Mike Doucette.

Devon Strang garde lui aussi un bon souvenir de cette collaboration. «On apprenait à mesure, en essayant des choses et en posant de nombreuses questions. Le chimiste qui travaillait avec nous n’était sûrement plus capable d’entendre nos questions», dit-il en riant.

La Vodka de la distrillerie Blue Roof Distrillers. Acadie Nouvelle: Pascal Raiche-Nogue

Un succès rapide pour Blue Roof Distillers

La distillerie lancée par Devon Strang a commencé à produire ses premières bouteilles de vodka à base de pommes de terre il y a un mois et a ouvert ses portes il y a quelques jours à peine.

Le succès est au rendez-vous; quelque 2500 bouteilles ont été vendues jusqu’à maintenant.

«On a de la difficulté à produire assez rapidement en ce moment, mais on espère que l’on pourra monter notre inventaire cet hiver lorsque le tourisme ralentit», se félicite l’entrepreneur.

Il prévoit demeurer une micro-distillerie. Avec l’aide de deux employés à la production, Blue Roof Distillers produit 400 bouteilles de 750 millilitres par semaine. Ce rythme lui convient très bien pour l’instant.

À 39,99$ la bouteille, il se positionne comme une vodka haut de gamme. Il ne tente pas du tout de faire compétition aux grands producteurs d’alcool. De toute manière, il sait très bien que ce serait un exercice futile.

«Notre produit n’est pas le plus abordables et on ne pourrait pas se permettre de l’être. On a des coûts, on a un processus authentique du début à la fin. On a de l’équipement et des processus supplémentaires. Et on prend notre temps.»

Une chose est cependant claire; il ne manquera pas de matière première de sitôt. La famille Strang produit environ 30 millions de livres de patates chaque année, dont une partie ne peut être vendue parce qu’elles sont trop petites.

Pour l’instant, la distillerie n’utilise que 4500 livres de pommes de terre, ce qui ne représente qu’une fraction des légumes invendables qui sont à sa disposition.

«Je ne pense pas qu’on va manquer de petites patates, à moins que l’on devienne beaucoup plus gros que prévu», dit Devon Strang.

Les bouteilles claires aux étiquettes bleues (qui rappellent les toits de la ferme Strang de la même couleur) sont disponibles chez Alcool NB et dans la boutique de la distillerie, à Malden (à une cinquantaine de minutes de Moncton).

Devon Strang convoite maintenant les marchés de l’Île-du-Prince-Édouard. «C’est le prochain projet sur lequel je veux me pencher. Même si on est au Nouveau-Brunswick, on est très près de l’Île. Ce n’est pas comme si on était à Fredericton. C’est la même chose pour la Nouvelle-Écosse, on est à 20 minutes de la frontière.»