À 91 ans, il marche jusqu’à l’île de Caraquet

Vincent PichardGens d'ici

Jean-Eudes Vienneau tenait à fouler le sol de l’île de Caraquet où il a passé les premières années de sa vie. Il s’y est rendu à pied en traversant la baie, le mois dernier. À 91 ans, il se dit que c’est peut-être la dernière fois qu’il y est allé.

La brindille baigne dans une petite bouteille d’eau remplie à moitié et posée sur la table de la salle à manger. Au bout de ses pointes, des bourgeons et des petites pousses vertes percent. Ils donnent un avant-goût du printemps.

«Je ne sais pas ce que c’est. On dirait un framboisier», se hasarde Jean-Eudes Vienneau.

Il attend la fonte des neiges pour la planter dans le jardin de sa maison de Bas-Caraquet. Il tient à ce frêle morceau de bois. Il est le souvenir qu’il a rapporté de son improbable excursion du 19 janvier.

«Il faisait beau ce matin-là. Il n’y avait pas de vent. Je me suis dit que c’était le temps de la faire», se souvient-il.

Les conditions météo étant réunies, Jean-Eudes Vienneau a décidé de traverser la baie à pied pour rejoindre l’île de Caraquet, qui fait face à son habitation du boulevard Saint-Paul.

La distance est de trois à quatre kilomètres: un saut de puce pour un jeune sportif, un périple quand on a 91 ans comme lui. Ce résident de Bas-Caraquet a toute sa raison et n’est pas du genre à prendre des risques inutiles.

«J’avais emporté des barres de chocolat et une boîte d’allumettes. J’avais prévenu mes voisins que j’y allais. Je les avais avertis que s’il voyait de la fumée ou un feu, c’était le signe que j’avais besoin d’aide.»

Jean-Eudes Vienneau n’a envoyé aucun signal de détresse. En moins d’une heure, il a atteint la rive. L’émotion l’a alors gagné. Le nonagénaire a grandi sur cette île.

«J’avais 40 jours quand j’ai fait ma première traversée, en 1926. C’était en bateau. On y est resté jusqu’à la fin des années 1930. Je devais avoir 12 ou 13 ans quand on est parti. Ma famille a été la dernière à quitter l’île.»

Des décennies plus tard, ce bout de terre présentement cerné par la glace ne ressemble plus à l’endroit de son enfance.

«Je ne reconnaissais rien. Mais ça me faisait plaisir d’être là, sur la terre de mes ancêtres.»

Le retour s’est déroulé comme l’aller. Jean-Eudes Vienneau a pris son temps, sous le regard protecteur de ses voisins.

«Il ne m’a raconté que le lendemain qu’il avait traversé la baie. Au début, je n’y croyais pas. J’aurais préféré qu’il nous le dise. Je suis fière de lui. C’est quelque chose pour un monsieur de 91 ans», commente sa fille, Léanne Paulin.

Son père n’exclut pas d’y retourner d’ici la fin de l’hiver.

«On ira tous ensemble en ski-doo ou en 4 roues. Au moins, il sera accompagné», modère Léanne Paulin.

Un attachement particulier

Jean-Eudes Vienneau a un attachement particulier pour l’île de Caraquet. Il y a passé les premières années de sa vie, un temps béni qu’il chérit encore.

«On y était tranquille, on respirait un bon air. C’était le paradis.»

S’il avait pu, il y serait retourné s’installer. Sa carrière de pêcheur et ses obligations familiales à Bas-Caraquet l’en ont empêché. Tous les matins, il jette un coup d’œil sur son île.

«Je la vois de la fenêtre de ma salle de bains. J’ai toujours l’idée de la regarder. Ça me rassure de la voir. C’est une part de moi-même.»

Après avoir été longtemps habitée et le théâtre d’un meurtre retentissant en 1874, cette île longue de deux kilomètres n’est plus qu’un ensemble de terrains appartenant à divers propriétaires. Le gouvernement fédéral possède la parcelle où le phare a été érigé.