Des archéologues menant des fouilles sur le site d’une future station du train léger sur rail ont déterré un morceau de l’histoire de Montréal, la semaine dernière, en découvrant ce qui aurait possiblement été un cimetière pour les immigrants irlandais décédés après avoir fui la famine en 1847.

Des fragments d’os d’environ 12 à 15 personnes ont été découverts dans une petite zone d’environ 2,3 mètres de diamètre qui accueillera éventuellement l’un des piliers du Réseau express métropolitain (REM), indique la porte-parole Élizabeth Boivin. L’endroit en question se trouve dans le secteur de Pointe-Saint-Charles, aux environs du Monument irlandais de Montréal. Mme Boivin ajoute que d’autres restes humains pourraient être découverts dans les prochains jours, car les archéologues ne savent pas encore à quelle profondeur se trouvent les tombes. Bien que les os aient été envoyés à un laboratoire pour fins d’analyse, les archéologues croient qu’ils appartiennent à quelques-uns des 6000 immigrants irlandais qui ont traversé l’océan à bord de navires surpeuplés avant de mourir du typhus dans des baraques à fièvre érigées sur les rives du Saint-Laurent.

« C’était dans le contexte d’une épidémie, il y avait donc un problème de santé publique et les corps étaient entassés, placés dans des cercueils, mais ce n’était pas un cimetière organisé comme on les connaît », a-t-elle décrit lors d’un entretien téléphonique. Elle rapporte que des morceaux de bois, provenant vraisemblablement des cercueils, ont été retrouvés parmi les os. Elle soutient aussi que les restes sont en bon état. Élizabeth Boivin admet que le REM était conscient de la possibilité qu’un cimetière soit découvert sur le site et l’entreprise a organisé une cérémonie de bénédiction en juin avant d’entreprendre les fouilles. Comme la zone est délimitée par des voies ferrées, les archéologues ont dû travailler dans un trou cylindrique, confiné dans le sol et dans lequel ils étaient déposés à l’aide d’une grue. Selon Mme Boivin, la découverte n’affectera pas l’avancement du chantier du train léger.

Cette sombre découverte demeure néanmoins passionnante pour les membres de la communauté irlandaise de Montréal, qui font pression depuis une décennie pour qu’un parc commémoratif destiné à honorer les victimes de la famine de 1847 soit aménagé. Victor Boyle, le co-président de la Fondation du Parc du Monument irlandais de Montréal, mentionne que cela confère de la crédibilité aux historiens qui affirment que le site pourrait être le plus grand lieu de sépulture irlandais en dehors de l’Irlande. « C’est une justification, et cela ramène à la vie l’histoire de 1847, lorsque 6000 personnes ont perdu la vie », a-t-il dit. D’autres fouilles effectuées à proximité du site au cours des dernières années avaient permis de trouver certains artefacts, mais aucune dépouille. Les corps ont été retrouvés près du Black Rock, un rocher de trois mètres de haut, érigé par les cheminots en 1859, qui serait le premier mémorial dédié aux victimes de la famine de la pomme de terre.

Fergus Keyes, qui co-dirige les démarches en vue de l’aménagement du parc avec Victor Boyle, mentionne qu’environ 100 000 personnes seraient arrivées au Canada durant l’été 1847 à bord de bateaux surpeuplés, surnommés « navires-cercueils ». Quelques 70 000 d’entre elles, dont bon nombre de malades et de mourants, ont rejoint les rives de Montréal, submergeant une ville dont la population n’était que de 50 000 habitants. « En septembre et octobre 1847, on sait qu’il y avait une pénurie de cercueils et qu’ils ont commencé à creuser des fosses », a raconté M. Keyes en entrevue téléphonique. Pour les deux hommes derrière le projet, la création d’un parc commémoratif serait un hommage aux victimes irlandaises, mais aussi à tous les Montréalais qui ont risqué leur vie pour leur venir en aide. Cela inclut des prêtres et des religieuses franco-catholiques, des militaires britanniques, des Montréalais qui ont adopté de petits orphelins, des membres des Premières Nations qui ont fourni de la nourriture et de l’argent aux réfugiés et le maire de Montréal, John Easton Mills, qui est décédé des suites du typhus après s’être porté volontaire pour soigner les malades.

Dans une période de polarisation des débats sur l’immigration, Fergus Keyes considère qu’il est important de se rappeler la réaction de ces Montréalais face à ce qu’il décrit comme « les pires immigrants que l’on puisse imaginer ». « Ils étaient pauvres, ils étaient affamés, ils ne parlaient pas la langue, ils étaient pour la plupart illettrés et en plus ils apportaient la maladie », a-t-il énuméré. Malgré tout cela, « un groupe de Montréalais de toutes les langues et de toutes les cultures est allé les aider, leur fournir de la nourriture, des soins, du réconfort. »

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