Des experts en gériatrie préviennent que le recours accru à des médicaments psychotropes dans les centres de soins de longue durée comporte des risques importants pour les patients atteints de démence.

Face aux pénuries de personnel et aux restrictions sanitaires qui limitent les visites de proches, les foyers pour aînés se tournent de plus en plus vers la médication de leurs résidents, s’alarme le gériatre torontois Nathan Stall. Les prescriptions d’antipsychotiques, d’antidépresseurs, de somnifères et de benzodiazépines ont toutes augmenté entre les mois de mars et septembre, selon une étude réalisée à travers les 623 foyers de soins de longue durée détenant un permis en Ontario. Après des années de baisse de l’utilisation des sédatifs chez les personnes âgées, il s’agit d’une abrupte inversion de la tendance, déplore M. Stall, qui a dirigé l’étude. Environ 1000 résidents additionnels ont maintenant une ordonnance pour des antipsychotiques qu’ils ne recevaient pas avant la pandémie, constate le gériatre. Ce bond s’est produit dans la foulée des restrictions sur les visites et sur les activités en groupe comme les repas et les loisirs.

Ce réflexe, en réponse à la détresse des résidents, est hautement préoccupant pour M. Stall, qui explique que les antipsychotiques augmentent le risque d’accident vasculaire cérébral, de chute et de mort, toutes causes confondues, pour les aînés. Ces médicaments ne sont pas recommandés pour ceux dont la santé est fragile, comme les personnes atteintes de démence, qui représentent environ 70 % des résidents des foyers de soins en Ontario. Ces données n’ont pas encore fait l’objet d’un examen par les pairs, mais elles s’alignent avec d’autres observations sur le nombre grandissant d’aînés qui ont reçu des médicaments sédatifs, comme des antipsychotiques, pendant la pandémie. Selon un article publié en novembre dans la revue scientifique « The Lancet », une plus grande proportion de personnes atteintes de démence se sont vu prescrire des antipsychotiques au Royaume-Uni pendant la pandémie par rapport aux années précédentes.

Et en Colombie-Britannique, une enquête menée le mois dernier auprès des résidents des foyers de soins et leurs proches a révélé une hausse de 7 % de l’utilisation d’antipsychotiques et de 3 % de l’utilisation d’antidépresseurs pendant que les visites étaient limitées pour contrer la propagation du virus. Au cours des deux dernières années, au Québec, plus d’une centaine de résidences pour aînés avaient pris part à une initiative faisant la promotion de stratégies non pharmacologiques pour les patients atteints de démence, souligne Nouha Ben Gaied, de la Fédération des Sociétés Alzheimer. La pandémie a interrompu ce programme, se désole-t-elle. « Le c?ur très lourd », ses collègues se sont tournés vers des moyens de contention chimiques et physiques pour appliquer les mesures de contrôle des infections dans les établissements plus durement touchés, rapporte Mme Ben Gaied.

De telles mesures ne respectent pas la dignité des patients, estime-t-elle. Les prestataires de soins dans les résidences pour aînés tendent selon elle à négliger les droits des personnes atteintes de démence en raison de la stigmatisation de cette condition.

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Kaleigh Alkenbrack est médecin de famille et psychothérapeute à St. Catharines, en Ontario, et boursière en journalisme international à l’École de santé publique Dalla Lana de l’Université de Toronto.

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