COVID-19: le plasma convalescent pourrait nuire à la santé des patients

Le plasma convalescent pourrait nuire dans certaines circonstances à la santé des patients atteints de la COVID-19, démontre une nouvelle étude publiée par des chercheurs du CHU Sainte-Justine dans le journal médical Nature Medicine.

L’utilisation du plasma convalescent _ un traitement qui consiste à transfuser à un patient malade la portion liquide du sang d’un patient guéri pour que les anticorps de ce patient combattent le virus _ a longtemps été justifiée par le fait que la procédure, même si elle devait se révéler inefficace, ne pouvait pas nuire aux patients. Le docteur Philippe Bégin et ses collègues viennent de démontrer que cette prémisse est erronée. « C’est ça en fait qui change tout, parce que selon plusieurs, ce n’était même pas considéré comme possible », a-t-il expliqué en primeur à La Presse Canadienne.

Le docteur Bégin a lui-même co-dirigé à Sainte-Justine une étude internationale sur l’efficacité du plasma convalescent. Les travaux ont été stoppés en février quand le comité d’experts indépendants a conclu, sur la base des données colligées jusqu’à ce moment, que leur poursuite ne permettrait pas d’éventuellement démontrer une efficacité. L’analyse des données a néanmoins continué, ce qui a mené à des « résultats quand même surprenants », a-t-il dit.

« Au total, dans notre étude, globalement, on avait statistiquement plus d’effets indésirables dans le groupe qui a reçu le plasma que dans le groupe qui n’a pas reçu de plasma », a résumé le docteur Bégin. Il était donc apparemment faux de croire, comme cela a été le cas au départ, qu’on n’avait rien à perdre à administrer du plasma convalescent aux patients.

Victime collatérale

L’étude du plasma convalescent semble avoir été une victime collatérale de la pandémie de COVID-19. Face à une crise sanitaire sans précédent, les scientifiques de la planète se sont empressés d’explorer toutes les avenues qui semblaient le moindrement prometteuses pour combattre le coronavirus. Mais dans cet empressement, la rigueur scientifique qui aurait autrement été de mise a parfois été malmenée. Plusieurs des études qui pointaient en direction d’une efficacité du plasma convalescent avaient par exemple été réalisées sans groupe contrôle. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur de telles études que la puissante Food and Drug Administration des États-Unis a octroyé à l’automne une autorisation d’urgence à l’utilisation du plasma convalescent.

De plus, certaines études portaient sur du plasma riche en anticorps, d’autres sur du plasma moins concentré, d’autres encore sur les deux produits, ce qui a fini par causer une certaine confusion. « Donc, sur la base d’une étude non contrôlée révélant que le plasma plus concentré en anticorps sauvait plus de vies que le moins concentré, plusieurs ont conclu que le plasma pouvait sauver des vies, alors que dans les faits, c’était probablement l’inverse, a dit le docteur Bégin. En rétrospect, ça semble plutôt être le faiblement concentré qui augmentait la mortalité (…) que le hautement concentré qui aidait.

« À travers le monde, on a ouvert les vannes à un traitement sur une lecture potentiellement erronée de la science parce qu’on n’avait pas fait de groupe contrôle. Juste aux États-Unis, il y a plus de 500 000 personnes qui ont été traitées avec ça. » Dans son étude, le docteur Bégin a ainsi constaté une hausse du taux de mortalité et d’intubation chez les patients qui avaient reçu du plasma faiblement concentré. En revanche, ces taux étaient similaires quand on comparait les patients non traités et les patients qui avaient reçu du plasma riche en anticorps neutralisants.

Anticorps

Les anticorps n’étant pas tous créés égaux dans la lutte à la COVID-19, le docteur Bégin a également profité de son étude pour les étudier plus en profondeur. Si la capacité des anticorps à neutraliser le virus pour l’empêcher d’infecter les cellules est celle qui retient le plus l’attention, on parle moins souvent de leur capacité à activer le système immunitaire. « Les anticorps c’est en forme de Y et la queue du Y sert à activer le système immunitaire et ça fait plein d’autres choses, (mais) on se concentrait seulement sur la neutralisation », a-t-il dit. Si on se penche seulement sur la neutralisation, explique-t-il, il n’y aurait aucune raison pour qu’un plasma qui contient peu ou pas d’anticorps, ou encore qui contient les mauvais anticorps, ne vienne nuire à la santé du patient. Dans le pire des cas, sa capacité de neutralisation serait un peu amoindrie, sans que cela change grand-chose en bout de compte.

Mais si on transfère au patient des anticorps incapables d’activer le système immunitaire, il est possible qu’ils viennent prendre la place des anticorps produits par le patient et qui se seraient potentiellement révélés plus efficaces. « Dans les faits, ils viennent interférer avec la réponse du patient, donc c’est possiblement la raison pour laquelle les plasmas de piètre qualité pourraient augmenter les risques de mortalité et d’intubation », a dit le docteur Bégin. Le pire plasma, précise-t-il, semble être celui qui a beaucoup d’anticorps, mais avec la mauvaise fonction.

La vraie vie

Les études qui ont témoigné d’une certaine efficacité, ou à tout le moins d’une absence d’efficacité, du plasma convalescent utilisaient toutes du plasma sélectionné pour sa grande concentration en anticorps neutralisants, a ajouté le docteur Bégin. Par exemple, une vaste étude britannique qui regroupait 11 000 patients et qui avait conclu à un manque d’efficacité du plasme n’avait utilisé que du plasma hautement neutralisant. Mais dans la « vraie vie », en dehors des essais cliniques, ce qui était utilisé, « ce n’était pas du plasma hautement neutralisant, c’est rare les gens qui avaient accès à des plasmas neutralisants ou même à la capacité de tester le niveau de neutralisation « , a-t-il dit. Qui plus est, les centres qui ont utilisé du plasma hautement neutralisant avaient probablement « d’autres moyens pour mieux traiter les patients ». « On sait que la COVID-19 n’est pas démocratique, a rappelé le docteur Bégin. Si tu as moins de ressources, tu as plus de mortalité. C’est évident qu’il y a des biais. »

Le plasma convalescent est maintenant un peu en train de tomber dans l’oubli, aux États-Unis et ailleurs. De nouveaux traitements, comme les anticorps monoclonaux, retiennent toute l’attention. Mais dans certains pays moins fortunés, qui n’ont pas accès aux technologies de pointe, il compte souvent parmi les seules thérapies disponibles. Ces pays doivent savoir que le traitement, contrairement à ce que l’on croyait à l’origine, n’est pas nécessairement inoffensif. De plus, contrairement à ce qui était le cas au début de la pandémie, des plasmas de « très bonne qualité » pourraient maintenant être plus facilement disponibles, croit le docteur Bégin.

« Ils étaient très rares, ces très bons plasmas-là au début de la pandémie, mais maintenant que les patients qui ont eu la COVID-19 se font vacciner, tu as eu la COVID-19 et tu reçois deux doses de vaccin, le profil d’anticorps est extrêmement bon aussi bien pour la neutralisation que pour la fonction d’activation du système immunitaire », a-t-il dit. Les données scientifiques dont on dispose pour le moment permettent de croire qu’un tel plasma de très grande qualité pourrait être efficace, et il serait donc important de poursuivre les études _ en s’assurant, cette fois-ci, de respecter les règles de l’art. « La façon dont on l’utilisait, ça ne fonctionnait pas, ça c’était clair, a conclu le docteur Bégin. Mais ça laisse supposer que si tu es capable d’avoir du plasma de très haute qualité, il y a des signaux qui disent que oui, potentiellement ça pourrait fonctionner, mais on ne l’a pas démontré. »

Crédit photo: Whoisjohngalt.

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