Spiritualité: Sacré patrimoine

Serge ComeauStyle de vie

Mon ami Stéphane m’envoie des photos pour les mêmes raisons que d’autres m’apportent du pain frais. Il sait que ça me nourrit. Et surtout, ça me fait plaisir. J’ai trouvé parmi ses photos celle ci-contre.

Ils sont trois à avoir été photographiés à leur insu. Il y a Joseph, Jésus et… Norbert. Est-ce que je suis certain qu’il s’appelle Norbert? Pas du tout. Mais il me semble que ce prénom lui va bien. Autant son prénom que ce qui va suivre relèvent de mon imagination. Cela me semble pourtant vraisemblable.

Norbert vient d’entrer dans cette église-cathédrale. Si je me fie à la clarté de la lumière que les vitraux ne peuvent contenir, nous sommes au milieu du jour. Norbert est peut-être venu avec d’autres. Sûrement! Il ne peut pas être ici seul. Avec lui, il y a sûrement sa femme, ses enfants et ses petits-enfants. Je ne serais pas surpris qu’il ait aussi apporté quelques amis. Si ces nombreuses personnes ne sont pas avec lui physiquement, elles sont présentes dans ses pensées.

Il a fait le tour de la cathédrale en admirant les vitraux: ici, il n’y a que des femmes pour laisser transparaître la lumière! Il a ouvert la porte d’un confessionnal pour voir s’il était encore fonctionnel. Il a aussi levé les yeux vers les impressionnantes mosaïques. Il a allumé un lampion. Et il vient de s’asseoir.

Il restera là une quinzaine de minutes. Lui-même n’ose pas dire qu’il vient ici prier. Le mot est trop fort pour lui. Il dit qu’il ne sait pas prier. Il dit venir ici pour réfléchir sur la vie qu’il mène, sur le monde comme il va et Celui qui est en arrière de tout cela. Mais puisqu’il n’y a pas de ligne étanche entre la réflexion et la prière, pour moi il est autant dans l’une que dans l’autre. Réfléchir sur le monde et prier sur le monde, ça se ressemble!

Il aime venir en ce lieu de silence. Pour lui, le silence d’une église a quelque chose d’unique. Parce qu’il est plein. Rempli de présences diverses: du divin, de ces générations de croyants qui se sont agenouillés ici, de la prière récente de l’assemblée dominicale. Ces présences sont inscrites dans les pierres et se respirent dans cet air parfumé de l’encens des récentes funérailles… ce matin peut-être.

Le silence que Norbert trouve ici n’est pas un luxe pour lui. Ce moment est une parenthèse nécessaire pour s’extraire, ne serait-ce quelques minutes, de la cacophonie du monde. Dehors, des gens marchent rapidement pour arriver à temps au prochain rendez-vous et des automobilistes sont impatients de voir le rouge tourner au vert. Tout ce monde branché sur leur iPod! Dedans sa tête aussi c’est parfois bruyant: plein de souvenirs qui parlent fort, des rappels de son passé et de ce qui lui reste à faire aujourd’hui et demain et toujours!

En plein jour, ce silence lui permet de se recentrer sur l’essentiel. Et de retrouver son nord spirituel. Ce moment de plénitude résonnera pendant toutes les heures de sa journée.

Après avoir accordé sa vie à ce silence, il se tournera vers la statue. Vers Joseph dont il sait si peu de choses, sinon qu’il a été un époux aimant, un travailleur attentionné et un père dévoué. Pour lui, ce peu d’information sur le saint du quotidien de Nazareth est suffisant.

C’est même une chance de ne pas trop en savoir sur lui: trop d’informations pourraient inciter à reproduire des gestes qui ne correspondent plus à notre époque. Il lui demandera de l’aide pour trouver ce que ça veut dire en 2017: être aimant, attentionné et dévoué.

Norbert quittera ensuite l’église. Il reviendra demain. Et après-demain. Parce qu’il vient ici tous les jours. Norbert fait cela parce que son père le faisait. Et son grand-père aussi! Il fait cela parce que ça lui fait du bien.

C’est ça le patrimoine: ce qu’on a reçu de nos pères et qui nous fait du bien. Voilà le patrimoine à protéger: il n’est pas seulement en pierre, il s’exprime aussi en prière.

Personne ne sort intact d’un moment de prière. Ce moment nous fait entrer en nous-mêmes pour porter sur le monde et sur nous-mêmes un regard différent. Ce moment nous fait aussi sortir de nous-mêmes parce que nous croyons pouvoir faire quelque chose pour changer le monde.

Loin de nous éloigner du monde, la prière nous rapproche de tant de réalités ignorées du quotidien. Elle nous rend aussi sensibles à la beauté du monde, ce qui est nécessaire si on veut s’engager à vouloir la sauvegarder.

La prière fait partie du patrimoine immatériel de l’humanité. Elle est un des legs chers à des leaders souvent silencieux. Qui est prêt à sauvegarder cet héritage?