Spiritualité – Denis Richard, l’âme d’un peuple

Serge ComeauStyle de vie

Heureux d’être de retour chez-vous! J’aurais aimé reprendre ce partage hebdomadaire que j’entretiens avec vous depuis 11 ans sur une note heureuse. Or, hier après-midi, j’ai présidé les funérailles de Denis Richard en l’église Saint-Polycarpe de Petit-Rocher. Voici quelques extraits de l’homélie.

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Parole d’admirateur

(…) Chacun retiendra un aspect de l’œuvre prolifique de Denis. Pour moi, ce qu’il a réussi à faire dans ses chansons est exceptionnel. Ce travail d’auteur est remarquable. Dans une chanson, d’à peine quelques minutes, il réussissait à décrire une situation, à raconter une histoire, à traduire un sentiment qui faisait dire à certains : «C’est exactement ce que je ressens, ce que je cherchais à dire».

Il y a des chansons qui sont des lampes ou des phares; leur lumière permet d’avancer dans la vie, parfois ténébreuse. L’œuvre de Denis n’est pas une lampe, c’est un incendie qui peut embraser les cœurs, et parfois, le temps d’un festival, faire lever une foule, même une tente.

Son œuvre est un feu qui a commencé petit, comme ceux qu’on allume sur la grève pour éclairer les soirs d’été. C’est tout un village qui a fourni le bois pour permettre à Denis de nous réchauffer avec ses mots et sa musique. Les gens d’ici ajoutent leur voix au concert d’hommage pour l’enfant chéri du Petit-Rocher. (…)

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Parole du croyant

Dans ce lieu sacré, dans le cadre de cette cérémonie religieuse voulue par Denis, je voudrais que ma parole soit aussi celle d’un croyant. Non pas celle de quelqu’un qui croit savoir, mais qui accepte de faire confiance aux intuitions du cœur.

La mort de Denis est comme une pierre placée en travers du chemin, comme une roche qui nous barre la route et qui nous oblige à nous arrêter… pour regarder notre propre vie et en estimer la valeur.

Réfléchir sur la mort ne doit pas être réservé à ceux qui croient en une forme d’immortalité. Méditer sur sa propre mort amène à juger les choses, à trier ce qui est vraiment important de ce qui ne l’est pas. Cela me semble nécessaire parce que c’est elle, la mort, qui nous pose la question «Que fais-tu du présent qui t’est donné? Que fais-tu de ta vie?».

En puisant dans les textes sacrés qui ont traversé les siècles et les mers pour venir résonner dans cette église, l’hymne à l’amour (1 Cor. 13) met l’accent sur ce qui compte dans la vie, sur l’essentiel qui restera de nous: l’amour.

La mort engloutit tant d’inquiétudes et de soucis auxquels nous donnons de l’importance alors qu’ils n’ont pas de valeur réelle. La mort ne peut rien contre l’amour; elle ne peut détruire les liens tissés ici-bas. Le seul combat qui vaut la peine d’être mené est celui de l’amour. Aimer beaucoup. Aimer fort. Même après avoir été déçu. Aimer pour guérir. Pour se guérir. Aimer malgré tout. En dépit de tout. Aimer d’un amour qui pardonne, qui ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais qui trouve sa joie dans ce qui est vrai.

Je pense que nous pouvons tous nous rejoindre dans le message d’amour proclamé et vécu par Jésus Christ. Ce souci d’aimer était aussi l’idéal de Denis qui aimait les rencontres, les dialogues sans fin de l’amitié. Hélas, pour lui comme pour chacun, la vie ne répond pas toujours à notre désir d’amour. Malgré tout, il a persévéré. À chacun de nous désormais de retraduire cet idéal pour lui-même et avec le meilleur de lui-même.

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Parole du curé

Ma parole est aussi celle du curé. Je dis ce mot, curé, même si je trouve qu’il a mal vieilli. La fonction est aussi mal comprise: le «curé du village» semble appartenir au folklore. Pourtant, en faisant l’étymologie du mot, on découvre la grandeur de la mission: il est celui qui a la cure des âmes, le soin des âmes.

Comme curé de cette belle paroisse des Saints-Cœurs de Jésus+Marie de la baie des Chaleurs, je veux dire à Denis qu’il a pris soin des gens d’ici. Il nous a rendu fiers d’appartenir à ce coin d’Acadie. Il a mis en chanson plus que la réalité de notre quotidien; il nous a montré que les limites de nos vies sont souvent celles que nous nous imposons nous-mêmes. En écoutant Denis, en entendant parler de lui, on se disait «C’est un gars de chez-nous!». Aujourd’hui, il nous rend bien l’amour et l’estime que nous avons pour lui en revenant ici, entre l’église et le quai de Petit-Rocher, se reposer pour l’éternité.

Avec ses chansons, Denis a contribué au soin des âmes des gens d’ici. Il a fait plus encore. Avec ses amis artistes et créateurs, il avait la responsabilité d’une autre âme: l’âme d’un peuple. Je crois que cela existe. Et que cela existe aussi pour le nôtre.

Vous, les artistes et les créateurs, vous avez une mission dans la préservation de ce qui fait l’âme de notre peuple. Vous êtes les dépositaires et les gardiens d’un patrimoine d’une richesse, d’une profondeur et d’une beauté sans égale.

Dites à notre âme qu’elle est faite pour une vie merveilleuse et pleine de signification. Redites à notre âme l’espérance d’une vie belle et enivrante que la mer a murmuré à nos ancêtres. Vous avez la noble tâche de nous aider à nous élever. Nous ne sommes pas faits pour nous complaire dans la médiocrité. Nos ancêtres n’avaient pas les moyens dont nous disposons aujourd’hui, mais il n’y avait pas de limites à leur amour de la beauté qu’ils ont inscrit dans les pierres et le bois de nos églises, ni à l’ardeur de leur travail qui fait résonner encore les clapets des aboiteaux.

Donnez-nous de la beauté. Vous y avez accès. Faites nous partager celle qui vous habite. Nous avons besoin de nous faire dire que nous sommes faits pour plus grand que ce que nous croyons. Que nous sommes faits pour aller plus loin. Aidez-nous à élever le niveau, à sortir de nos vies trop étroites pour nous ouvrir au monde.

En prenant soin de l’âme de notre peuple, c’est aussi de la sienne que Denis prenait soin. Aujourd’hui, comme la mer récompense la baie qui se jette dans son immensité, je crois que sa vie le ramène à Dieu. C’est ce qu’expriment les derniers mots du poème qui conclut la 9e symphonie de Beethoven:

Heureux,

tels les soleils qui volent dans le plan resplendissant des cieux,

Parcourez, mes frères, votre course,

Joyeux comme un héros volant à la victoire!

 

Au-dessus de la tente céleste

Doit régner un père de tendresse.

Pressens-tu ce Créateur?

Cherche-le, au-delà des étoiles, il demeure nécessairement.