Le Canada tente de convaincre certains de ses plus proches alliés que la montée du « suprémacisme blanc » au pays et à l’étranger constitue le principal péril mondial, selon des sources à Ottawa.

Cette diplomatie discrète, mais parfois controversée, fait son oeuvre depuis quelque temps alors que les libéraux de Justin Trudeau, qui se préparent pour une campagne électorale fédérale cet automne, suggèrent déjà que le chef conservateur Andrew Scheer et son Parti conservateur manquent d’ardeur lorsque vient le temps de dénoncer les « suprémacistes blancs » et autres partisans de l' »alt-right ». Lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7 à Dinard, en France, au début du mois d’avril, la ministre canadienne Chrystia Freeland a rencontré une vive résistance de la part de ses homologues au sujet du vocabulaire qu’elle souhaitait utiliser dans le communiqué commun, a appris La Presse canadienne.

Mme Freeland voulait que le G7 publie une déclaration commune après les fusillades dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, qui ont fait 50 morts. « Cela n’a pas abouti parce que nous ne pouvions pas obtenir l’accord de tous les autres pays sur le suprémacisme blanc et l’islamophobie », a déclaré un responsable canadien qui a requis l’anonymat afin de pouvoir discuter des délibérations. Une semaine plus tôt, devant l’Assemblée générale des Nations unies, Mme Freeland avait qualifié le « suprémacisme blanc » et autres groupes d’extrême droite de pires menaces pour la sécurité mondiale _ des propos qui ont par la suite courroucé un sénateur conservateur lors du témoignage de la ministre devant le comité des affaires étrangères de la chambre haute, à Ottawa.

Lorsque les ministres du G7 se sont rencontrés en France en avril, certains de ses homologues ne voulaient pas emprunter cette voie, a déclaré le responsable canadien. En ce qui concerne l’islamophobie et la menace du « nationalisme blanc », le Canada « tend à être celui qui en parle le plus et fait le maximum pour que ce vocabulaire se retrouve dans les communiqués ». Un deuxième responsable canadien, s’exprimant également sous le couvert de l’anonymat, renchérit: « Il s’agit évidemment de questions importantes pour nous, et nous essayons d’en parler ici au pays, mais aussi à l’étranger. »

Un communiqué plus général

Le communiqué du G7 indiquait finalement que les ministres réunis à Dinard étaient « vivement préoccupés par les formes résurgentes de racisme et de discriminations, notamment l’antisémitisme, les sentiments islamophobes et les attaques contre les minorités chrétiennes, qui conduisent à la violence partout dans le monde ». Les ministres s’engageaient à « combattre et contrecarrer ces manifestations de haine », tout en « préconisant la reconnaissance des bienfaits des convictions et de l’inclusion qui sont une force pour l’humanité ». Les sources ont hésité à nommer les ministres qui résistaient à Mme Freeland. La première source a finalement admis à demi-mot que la résistance venait notamment des États-Unis.

Après les fusillades de Christchurch, le président des États-Unis, Donald Trump, a été souvent critiqué pour avoir minimisé le lien immédiatement tissé entre ce massacre et le suprémacisme blanc. Dans ses premiers commentaires de condoléances, il a estimé que cette idéologie ne représentait « pas une menace grandissante ». Un rapport publié en novembre 2018 par le département américain de la Justice a révélé que les crimes motivés par la haine aux États-Unis avaient augmenté pour la troisième année consécutive en 2017. Statistique Canada a également signalé une forte augmentation du nombre de crimes haineux au Canada en 2017 _ 2073 cas, en hausse de 47 pour cent par rapport à l’année précédente, principalement en raison de l’augmentation du nombre de crimes contre la propriété liés à la haine. Les incidents ciblant les musulmans, les juifs et les Noirs ont été à l’origine de la majeure partie de l’augmentation nationale, en particulier en Ontario et au Québec.

La cible de Trudeau

Lors d’une activité de financement à Mississauga, en Ontario, le 12 avril, M. Trudeau a clairement indiqué qu’il envisageait d’attaquer Andrew Scheer notamment sur le terrain de la droite extrême. « Andrew Scheer omet commodément de dénoncer les théories du complot de l' »alt-right », a lancé le chef libéral à ses partisans. Andrew Scheer s’est battu contre une motion non contraignante (aux Communes) dénonçant l’islamophobie. Andrew Scheer a fièrement partagé des tribunes avec des nationalistes blancs. Est-ce cela, le leadership? Est-ce qu’il pourra être le premier ministre de tous les Canadiens? »

Le porte-parole de M. Scheer, Brock Harrison, a soutenu par la suite que M. Trudeau avait tout faux, soulignant plus d’une douzaine d’occasions au cours desquelles le chef conservateur avait dénoncé la haine et l’intolérance. Deux jours avant le discours du chef libéral, M. Scheer déclarait en conférence de presse qu’il « dénonçait à 100 pour cent » tous ceux qui « font la promotion du nationalisme blanc, qui encouragent tout type d’extrémisme ». Au cours de la période de questions aux Communes, le même jour, il a qualifié les accusations de « tactique de diffamation typique des libéraux », qui utilisent « la très réelle menace de haine et de racisme dans ce pays » pour détourner l’attention des scandales qui sévissent au sein du gouvernement.