Une expérience verte bénéfique pour les détenus

Si des prix étaient décernés pour l’utilisation responsable des ressources naturelles, la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la création d’une communauté durable, la prison agricole de l’Établissement Westmorland en gagnerait un. Dommage pour le Service correctionnel du Canada (SCC), qui a entrepris de l’éliminer.
En effet, pour des raisons que nul ne comprend, CORCAN – le programme de réadaptation du SCC et l’exploitant des six prisons agricoles du Canada – a décidé de démanteler ses six exploitations agricoles. Il s’agit d’un recul important qui mérite de faire l’objet d’un examen du public.
La ferme de Westmorland cultive 10 acres de terre et fournit
80 % des légumes consommés à l’Établissement Westmorland, au Pénitencier de Dorchester, à l’Établissement de Springhill en Nouvelle-Écosse et à l’Établissement de l’Atlantique à Renous. Elle produit notamment des haricots, des choux-fleurs, des pois, des tomates, du maïs, du brocoli, de la laitue, de la rhubarbe et des concombres. Le parc d’engraissement de bovins, maintenant fermé, avait 100 boeufs de boucherie. La porcherie, qui doit fermer ce mois-ci, a presque 600 porcs. L’abattoir et la boucherie fournissent du bœuf, du porc, des saucisses, du pepperoni et du salami aux quatre établissements et vendent des produits à des acheteurs de l’extérieur. La boucherie transforme actuellement de la viande qu’elle achète et on ne sait pas si elle fermera en mars. La laiterie, qui compte 112 vaches Holstein et qui doit fermer en mars, fournit du lait et de la crème glacée aux quatre établissements. L’élevage avicole, qui doit aussi disparaître en mars, compte 3000 volailles et produit tous les œufs dont les quatre établissements ont besoin et en vend au coût de revient à la banque alimentaire locale.
À l’Établissement Westmorland, le régime des 100 milles devient le régime d’un mille. À «l’extérieur», les consommateurs responsables s’efforcent de manger davantage d’aliments locaux. La population carcérale, elle, est nourrie avec ce que les détenus produisent sur place. Les légumes sont apportés du jardin et non transportés par camion d’endroits éloignés. Ils sont frais et nourrissants – rien à voir avec les repas congelés faits en usine et réchauffés au four à micro-ondes; une recette gagnante pour un grand gaspillage de nourriture parce que les repas ne sont pas appétissants. Le système est un modèle de salubrité et de sécurité alimentaires, car la viande et les légumes sont propres et toujours disponibles. Qu’est-ce que le gouvernement fédéral veut accomplir en éliminant l’exploitation agricole à Westmorland?
Pour expliquer la fermeture des six exploitations agricoles,
CORCAN invoque un examen stratégique selon lequel peu de contrevenants travaillent dans le secteur agricole après leur libération. Les 4 millions $ qu’on économisera serviront à d’autres programmes de formation professionnelle, au dire de CORCAN. Jusqu’à maintenant, on n’a vu aucun signe d’un nouveau programme de formation, et le personnel à Westmorland craint qu’après la fin du démantèlement de la ferme, les détenus soient laissés dans leur cellule à ne rien faire et à ne rien apprendre.
Nous rejetons la notion selon laquelle les compétences apprises en s’occupant d’animaux et de jardins n’ont pas de place sur le marché du travail actuel. En plus d’acquérir des compétences en agriculture et en élevage, les détenus apprivoisent les concepts de la responsabilité, de la productivité et du travail d’équipe. La ferme leur montre les bienfaits du travail acharné dont ils peuvent voir les résultats dans un potager plein de nourriture qu’ils ont produite eux-mêmes et une grange pleine d’animaux en santé. Si peu d’anciens détenus ont trouvé un emploi dans une ferme, c’est peut-être qu’il faut les aider davantage à se placer dans des abattoirs, des exploitations avicoles et des parcs d’engraissement. En partenariat avec le collège communautaire de Kentville, les détenus peuvent obtenir une certification de découpe de viande à la boucherie de Westmorland. CORCAN devrait tendre à plus de partenariats du genre.    
Le personnel à la ferme de Westmorland voudrait éliminer l’usage des fertilisants et des pesticides et enseigner aux détenus les principes de la culture biologique. La demande en produits biologiques au Canada augmente plus vite que l’offre. Les entreprises d’aménagement paysager et de soin des gazons adoptent de plus en plus des méthodes sans produits chimiques. La prison agricole de Westmorland pourrait former des jardiniers selon les normes canadiennes de l’agriculture biologique. En abandonnant la ferme, nous raterons la possibilité d’être à l’avant-garde de la tendance vers des emplois de «cols verts». Les anciens détenus pourraient trouver du travail en aménagement paysager et en entretien des terrains dans des pépinières, des jardins publics, des vignobles et des terrains de golf, car de plus en plus de ces entreprises adoptent des pratiques d’exploitation durable.
On ne peut guère justifier l’élimination des prisons agricoles au moment où les grandes entreprises évaluent leur durabilité selon des critères environnementaux, sociaux et économiques parce que c’est la manière responsable et intelligente de procéder. Cela est contraire aux propres politiques du gouvernement sur le développement durable. Le public n’appuie aucunement une telle mesure. L’ombudsman des prisons fédérales, Howard Sapers, a déclaré que la valeur thérapeutique du programme de prisons agricoles n’est pas reconnue. Pour sa part, le Syndicat national des cultivateurs a organisé une campagne de lettres et une pétition pour s’opposer à l’élimination du programme.
La décision est tellement mauvaise qu’on parie déjà qu’elle sera renversée, mais peut-être pas par le gouvernement actuellement au pouvoir. Restez à l’écoute. Il se pourrait bien que dans quelque cinq ans, on qualifie de génie un haut fonctionnaire du SCC qui déclarera que les centres de détention fédéraux devraient être dotés de fermes durables et biologiques pour approvisionner les établissements en bonne nourriture et pour enseigner aux détenus de bonnes habitudes et de précieuses compétences.

JEANNIE BALDWIN
Vice-présidente exécutive régionale – Région de l’Atlantique
Alliance de la Fonction publique du Canada
Halifax�