L’agriculture au féminin

Si l’alimentation et la santé sont encore en grande partie l’affaire des femmes, l’agriculture demeure certainement un monde d’hommes dans les pays du Nord. Quelques femmes s’y immiscent tranquillement, en tentant – malheureusement trop souvent – d’imiter leurs confrères masculins.

Il reste que l’agriculture au féminin est pratiquement inconnue dans les sociétés du Nord. Si les agricultrices n’ont pas de voix dans la société, c’est en grande partie parce qu’elles sont très peu nombreuses et qu’elles vivent en milieu rural, isolées les unes des autres. De plus, au Nouveau-Brunswick, les programmes agricoles sont largement centrés sur l’agriculture d’exportation et non sur une agriculture de proximité, ce qui rend la place des femmes encore plus invisible.

Pour les agricultrices, la vie est doublement difficile. Outre les tâches de la ferme, elles conservent dans la plupart des cas la responsabilité des enfants, de la maison, du ménage et de l’alimentation. Elles s’occupent des animaux, traient les vaches, conduisent le tracteur et travaillent aux champs tout en s’occupant du potager. Toutes ces tâches, elles les accomplissent même lorsqu’elles ont de jeunes enfants, qu’elles attachent à leur dos dans un harnais ou déposent dans un berceau, dans un enclos à veaux ou dans un autre endroit plus ou moins sécuritaire. Bien souvent, c’est aussi à elles qu’incombe la responsabilité des personnes âgées. Dans la majorité des cas, elles ne s’occupent pas tellement de la réparation des machines, mais, en contrepartie, elles sont très majoritairement responsables de la comptabilité et de la bonne marche financière de la ferme, sans toutefois en recevoir le mérite.

Quand on voit des femmes comme Eva Rehak, Barb Somerville et toutes les autres qui travaillent aux champs et vendent des légumes tout en s’occupant de leurs enfants ou petits-enfants, on ne peut voir que de super femmes en elles.

Les agricultrices habitent toutes en campagne et sont largement privées des services de garde d’enfants et des autres services accessibles uniquement en milieu urbain. Simone de Beauvoir disait qu’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient et que le travail et le salaire représentent la liberté pour les femmes.

En agriculture, les femmes, tout comme les hommes, n’ont pas accès au salaire minimum, à des avantages sociaux, à des vacances ou à des congés de maladie. Il serait très peu demandé à la société néo-brunswickoise de mettre sur pied un programme similaire à la prime à l’établissement instaurée dans les années 1990 au Québec pour tous les nouveaux agriculteurs qui acquièrent au moins 40 % des parts de leur entreprise agricole. Cette prime de 15 000 $ a donné une confiance inestimable aux femmes en agriculture, faisant d’elles de vraies partenaires reconnues par la société.

Ce serait un minimum de reconnaissance pour celles qui, de leur sein, nourrissent leur famille et, de leur main, subviennent aux besoins de la planète tout entière.

Les gouvernements doivent appuyer ces nouvelles agricultrices qui arrivent en milieu agricole en leur offrant un programme comme celui du Québec. Ce serait un grand pas dans la bonne direction, qui ferait un peu contrepoids aux compressions au Conseil consultatif sur la condition de la femme au Nouveau-Brunswick – des compressions qui ont éliminé toutes les recherches financées par le secteur public pour le bien-être de l’ensemble des femmes de la province.

Un milliard d’êtres humains ne mangent qu’un repas par jour et ont faim, alors que plus d’un milliard d’autres personnes mangent cinq repas et sont obèses. Sur la planète, 2,8 milliards de personnes gagnent leur vie à travailler la terre, mais 3 % seulement ont un tracteur. Ce sont en grande partie des femmes pauvres. Ces chiffres nous amènent facilement à la conclusion qu’un changement s’impose, ici comme ailleurs. Il est impératif que les femmes prennent une plus grande place au sein de la communauté des décideurs agricoles et politiques.

Les femmes n’ont pas à se préoccuper de ne pas connaître les politiques nationales et internationales autant que leurs confrères masculins. Elles n’ont qu’à faire confiance à leur valeur féminine. Devant les mâles qui se gonfleront la crête en invoquant telle ou telle clause d’accord international pour bloquer la mise en place de politiques plus favorables à une agriculture d’ici, elles n’auront qu’à leur répondre que les États mettent régulièrement en place des mesures pour protéger leur agriculture et leur population et que ce n’est qu’une question de souveraineté alimentaire.

L’agriculture au féminin n’a pas besoin de plus de femmes qui défendent le grand thème agraire, comme les hommes le font si mal. Elle a plutôt besoin de femmes qui peuvent se fermer les yeux un instant, ouvrir leur cœur et imaginer un monde plus équitable, un monde qui crée beaucoup moins de laissés-pour-compte, un monde reposant sur des principes de justice, un monde un peu plus… féminin. *

➣ Jean-Eudes Chiasson est le président de l’Union nationale des fermiers au N.-B.