Gaz de schiste: Y aura-t-il un moratoire?

Cyrille Sippley
Saint-Louis-de-Kent

Je suis de ceux qui favorisent la mise en place d’un moratoire sur l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste dans la province. On affirme généralement qu’un moratoire permettra d’acquérir une meilleure connaissance des modes d’exploration et d’exploitation et favorisera la mise en place d’une règlementation plus stricte et de mesures sécuritaires renforcées, afin de parer aux accidents éventuels ou pour les circonscrire et en réparer les dommages rapidement.

Personnellement, je crois que l’on n’arrivera jamais à développer des paramètres parfaitement sécuritaires d’exploitation du gaz de schiste par fracturation hydraulique. Trop d’éléments inhérents à la fragilité de l’écosystème sont perturbés et même violés dans ce processus d’extraction; trop d’exemples cauchemardesques déjà rapportés et documentés en font foi; et il est justifié de croire que, depuis le début de ces opérations de par le monde, bien d’autres conséquences désastreuses pour le moment insoupçonnées feront bientôt surface.

Toutes les espèces vivantes de la planète doivent leur existence à l’écosystème et dépendent de lui pour leur survivance et pour se reproduire. Rappelons-nous que notre planète ne dispose pas d’un écosystème de rechange. Nous n’avons pas ici le luxe, ni le droit de nous prêter à des expériences dont les enjeux risquent d’être fatals et peut-être irréversibles. L’extraction du gaz de schiste par fracturation hydraulique perturbe gravement l’écosystème et, très probablement, de manière irrévocable.

Mais ce n’est pas uniquement les dangers que présente ce mode d’extraction du gaz qui m’amènent à appuyer l’idée d’un moratoire. C’est avec l’espoir que ce répit offrira à la société néo-brunswickoise l’occasion d’explorer d’autres avenues, de se conscientiser à d’autres modes de vie plus sains, plus conformes à la nature humaine et aux lois de l’univers.

En effet, il conviendrait que l’on prenne conjointement un temps de réflexion sur nos pratiques de consommation et sur la course effrénée dans laquelle nous sommes tous engagés vers une expansion économique à tout prix, dictée par les grands du monde des finances, qui, eux, s’éclairent des principes du néolibéralisme. Il est bien reconnu par les experts en la matière, dont j’avoue humblement ne pas être du nombre, que les principes qui guident nos choix socioéconomiques actuels ne peuvent pas être maintenus à long terme.

Actuellement, la plus grande priorité que se donnent les sociétés les mieux nanties, et le Nouveau-Brunswick en fait partie, est de continuer à alimenter la demande croissante en énergie, fossile ou autres, à travers le monde, une énergie qui servira à produire toujours davantage de biens de consommation, dont la plupart ne sont même pas essentiels à une vie individuelle, familiale et sociale saine. L’exploitation de nouvelles sources d’énergie crée plus d’emplois, permettant de consommer encore davantage, ce qui, en retour, fait encore croître la demande en énergie, avec les conséquences que l’on connaît sur un environnement déjà mal en point.

Et c’est l’énergie fossile qui est la plus polluante de toutes, à l’exception, peut-être, de l’énergie nucléaire, si on tient compte des matières contaminées que l’on dissimule à des centaines de mètres de profondeur sous la croûte terrestre. Il faut savoir que ces matières ont une durée de vie radioactive qui se compte en dizaines de milliers d’années, alors que la vie des contenants qui les renferment ne se compte qu’en centaines d’années. On s’inquiète, avec raison, des effets nocifs de la fracturation hydraulique du schiste sur les nappes phréatiques. Connaît-on les conséquences des fuites éventuelles dans le sous-sol terrestre de ces contenants de déchets radioactifs provenant des centrales nucléaires? Et qui dit qu’un jour, la fracturation hydraulique elle-même, ou d’autres expériences séismiques semblables ne provoqueront pas un tel désastre, si l’on en croit l’hypothèse qui veut que la fracturation du schiste puisse causer des tremblements de terre?

On pourra arguer que le gaz naturel est la forme la moins polluante des énergies fossiles. Dans notre contexte actuel, «moins» est sans doute encore trop, et ce douteux avantage est vite perdu quand on tient compte des séquelles de son mode d’extraction.

Ce dont a besoin notre société, ce n’est pas de chercher des moyens ingénieux d’épuiser plus rapidement les ressources non renouvelables de la planète, mais plutôt d’investir ses ressources humaines et financières en éducation populaire, invitant tous les citoyens à adopter un mode de vie axé sur la simplicité volontaire, contribuant à instaurer et à faire valoir un mode de vie durable, moins consommateur d’énergie et de ressources non renouvelables, et plus respectueux de l’environnement. Il s’agit encore d’investir les ressources de création d’emplois dans le perfectionnement d’outils qui permettent une utilisation bien encadrée des sources d’énergie renouvelables, que sont la biomasse, l’eau, le vent et le soleil.

Ce dont a besoin le Nouveau-Brunswick, ce n’est pas d’être reconnu comme l’un des principaux producteurs de gaz naturel en Amérique du Nord, mais plutôt comme une province avant-gardiste qui aura eu la sagesse de reconnaître la nature arbitraire des fondements de son économie, le discernement d’identifier les vrais besoins de ses citoyens et les moyens humains et respectueux de l’environnement de les rencontrer, puis surtout, le courage de prendre en main sa destinée dans le respect des droits et de la qualité de vie de ses citoyens.