Immigraton francophone au N.-B.: exercice de schizophrénie appliqué

Par Benoit André
Directeur Général, CAFI
Moncton

Divers articles publiés récemment dans l’Acadie Nouvelle (8, 10 mai 2013) sur l’immigration francophone ont retenu mon attention et me semblent nécessiter un brin de précisions, tant il est vrai qu’en matière d’immigration francophone au Nouveau-Brunswick, les avis divergents foisonnent.

Si je me permets de m’exprimer sur le sujet, c’est parce qu’au CAFI, nous connaissons assez bien le milieu des immigrants francophones dans notre région.

Le CAFI est en effet un centre d’établissement qui a pour vocation d’aider, d’accueillir, et de connaître les immigrants francophones, voire ceux qui aimeraient immigrer dans notre province et qui viennent en visite exploratoire.

Tout d’abord, les chiffres. Le Nouveau-Brunswick a fait beaucoup d’efforts ces dernières années pour recruter des immigrants, et notamment des immigrants francophones. On voit les résultats de ces efforts tous les jours ici au CAFI. Ainsi, le nombre d’immigrants francophones s’installant dans la région du Grand Moncton croît sans cesse en chiffres absolus.

Selon les chiffres de Citoyenneté Immigration Canada, il y avait ainsi 64 nouvelles familles francophones de migrants à Moncton, en 2010. En 2011, ce chiffre est passé à 110 et a donc presque doublé (pour vous donner une idée, il y en avait 248 à Vancouver en 2011). En 2012, les chiffres ont continué à augmenter (pas encore publiés). Il est cependant certain que le nombre d’immigrants anglophones a également augmenté très fortement. Ces augmentations sont le résultat des efforts déployés par la province pour y attirer plus d’immigrants.

En mettant le Nouveau-Brunswick sur la carte, littéralement, le gouvernement en a fait un acteur, petit, mais un acteur quand même, dans le «marché» de l’immigration mondiale. Comme ce «marché» est principalement anglophone, la plupart des immigrants sont anglophones, par la force des choses.

À titre d’illustration, les objectifs non atteints de CIC en matière d’immigration francophone hors Québec sont de 4 % (ou 4,4 %, ça dépend). Donc, avec 8 % en 2011, le Nouveau-Brunswick double voire triple la moyenne nationale actuelle. Notons que pour 2012, on parle de 12 % d’immigrants francophones dans la province.

On peut voir ce chiffre de deux façons: soit que c’est beaucoup, soit que ce n’est pas assez. Ce n’est certainement pas assez si le but de l’immigration francophone au Nouveau-Brunswick est de maintenir les équilibres linguistiques de la province. C’est beaucoup si l’on compare la province avec les chiffres fédéraux et si l’on tient compte de la nouveauté des efforts de recrutement d’immigrants francophones.

Surtout, ces chiffres ne reflètent pas un problème majeur, souvent ignoré, celui de la rétention des immigrants francophones. Ce n’est pas tout de convaincre des immigrants francophones d’investir argent, temps et vie dans la province. Encore faut-il les convaincre d’y rester. Or, simplement demander aux immigrants francophones de rester dans la province afin de sauvegarder ses équilibres linguistiques n’est pas un argument des plus percutants.

J’ai lu dans l’article du 10 mai que les immigrants francophones n’étaient pas intéressés par le côté bilingue de la province, que le fait linguistique ne les intéressait pas. C’est évidemment faux. Le fait de pouvoir vivre, travailler, étudier en français dans la province participe grandement à l’attrait de la province pour les francophones.

Seulement, si l’on veut que les immigrants francophones s’approprient pleinement la question linguistique, il faut au moins leur donner l’impression qu’ils peuvent se joindre à la communauté francophone et acadienne, et qu’ils y sont bienvenus. Jean-Marie Nadeau, le président malheureusement sortant de la SANB a fait beaucoup d’efforts dans ce domaine.

La pratique quotidienne de l’immigration francophone révèle toutefois qu’il reste encore beaucoup à faire, notamment en matière économique. Il y a toujours un vrai manque d’information et de sensibilisation de la population francophone quant aux avantages de l’immigration francophone.

À vrai dire, il faut être un peu schizophrène pour pouvoir suivre le dossier de l’immigration francophone. On a d’une part une vision de l’immigration francophone comme solution démographique aux problèmes de la province et aussi à la question des
(dés)équilibres linguistiques. Et d’autre part, on lit beaucoup de commentaires du public sur la non-nécessité de «faire venir» des immigrants francophones dans le but de «prendre nos jobs».

C’est en sensibilisation du public qu’un travail doit être accompli. On entend souvent que l’immigration est un phénomène positif. On entend moins souvent: pourquoi c’est positif pour une province traversant des difficultés économiques comme le Nouveau-Brunswick? Et il serait bon de ne pas limiter le calcul des avantages de l’immigration aux questions économiques (emplois créés, argent investi, alimentation du régime des pensions. etc.) et de l’étendre aux avantages plus qualitatifs tels ouverture au monde, enrichissement culturel, bien-être social, etc.

C’est, on l’espère, un des avantages que l’on retirera du prochain Sommet sur l’immigration dans le Grand Moncton.