Le terrorisme contemporain et la «guerre totale»

Jean-François Caron
Professeur de science politique
Université de Moncton

L’acte terroriste commis il y a quelques jours par les Chebab islamistes à Nairobi, au Kenya, a de quoi nous faire frissonner d’effroi. Les terribles images de l’attentat (dont la diffusion à la télévision n’était nullement nécessaire) hanteront plusieurs personnes pendant longtemps.

Cet événement nous montre à quel point le terrorisme organisé a changé de nature depuis les deux dernières décennies. De nos jours, les groupes qui ont recours à ces actes appliquent une logique de «guerre totale» et se refusent à établir une distinction entre les combattants et les non-combattants. Pour ces derniers, tous les individus – qu’ils soient des femmes ou des enfants – font office de cibles légitimes. Or, cette forme de barbarisme contemporain demeure relativement récente dans l’histoire du terrorisme.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, il est utile de rappeler que les premiers terroristes étaient animés par une certaine éthique de la guerre, dans la mesure où ils avaient l’habitude de prendre pour cible des individus qui incarnaient directement l’État contre lequel ils s’opposaient. À cet égard, on peut penser aux meurtres de monarques ou de chefs d’État européens au cours du XIXe siècle. Dans la même veine, des groupes terroristes comme l’IRA en Grande-Bretagne ou l’ETA dans le Pays basque espagnol prévenaient les autorités du lieu et du moment exact où l’attentat se produirait. L’idée consistait à donner suffisamment de temps aux autorités pour évacuer les civils, mais insuffisamment pour que la bombe puisse être désamorcée.

La logique de guerre totale qui prédomine maintenant chez les groupes terroristes nous a entraînés dans de nouveaux questionnements dans l’analyse de l’éthique de la guerre. Doit-on considérer ces groupes comme des forces combattantes légitimes? Leurs membres doivent-ils être assujettis aux dispositions des conventions internationales sur le traitement des prisonniers de guerre? Leur barbarisme justifie-t-il les meurtres ciblés? Bref, autant de questions que nous n’avions pas à considérer sérieusement à une époque encore récente et qui nous interpellent collectivement en matière d’éthique.