Caisse unique: une option controversée

Par Cyrille Sippley
Saint-Louis-de-Kent

Le projet du Mouvement des Caisses populaires de gérer l’ensemble des services à travers la province à partir d’un seul centre est une option controversée.

Il ne faut surtout pas minimiser l’importance du débat qui a lieu présentement en Acadie du Nouveau-Brunswick autour de ce projet. Je pressens que l’impact qu’auront les décisions éventuelles des dirigeants de la Fédération des caisses populaires acadiennes sur la vie de la communauté pourrait être plus grand et plus diversifié encore qu’on le soupçonne.

Pour s’en faire une idée, il conviendrait de se rappeler les conditions qui ont vu naître les premières caisses: une situation économique catastrophique où les communautés francophones se trouvaient toutes au bas de l’échelle des défavorisés.

Ne serait-il pas justifié de déceler dans la situation économique actuelle de la province, voire du pays et du monde entier, de forts indices que les conditions qui ont vu naître les caisses populaires menacent à nouveau nos populations et de reconnaître que ce n’est peut-être pas le moment de franchir une étape de non-retour dans le projet de leur fusionnement, qu’elles pourraient redevenir des outils essentiels de survivance de nos petites communautés?

La stratégie d’en arriver à une caisse unique tout en maintenant quelques points de services est axée principalement sur des préoccupations d’ordre économique, pour mieux s’adapter à un système financier hautement compétitif et, de ce point de vue, elle a du mérite. En effet, si le Mouvement des Caisses populaires veut continuer à prendre de l’essor, des mesures incontournables s’imposent. L’adoption des nouvelles technologies pour répondre à la diversité croissante des services demandés a fait monter en flèche les frais d’exploitation de chacune des caisses, obligeant la Fédération des caisses populaires acadiennes à réduire considérablement le nombre de points de services. Ce sont évidemment les plus petites communautés qui ont écopé.

Mais veut-on poursuivre l’essor à n’importe quel prix? Est-il nécessaire d’en arriver à une caisse unique pour desservir adéquatement tous les membres à travers la province? Avant de proclamer une réponse définitive à ces questions, il faut s’assurer d’en connaître tous les enjeux.

Ce sont les principes mêmes de la mission que se sont donnée les premières caisses qui expliquent leur incontestable succès. Cette mission, adoptée par la fédération, qui fut fondée en 1946, énonçait entre autres l’amélioration de la qualité de vie de ses membres et de leur communauté par la solidarité dans l’action et le partage, l’accès à des services personnalisés à la mesure des besoins et la participation individuelle dans le processus décisionnel en tant que membre-propriétaire de leur institution financière.

La direction de la fédération maintient sa promesse de ne pas sacrifier la mission originale du Mouvement des Caisses dans les aménagements envisagés. Mais les changements déjà implantés ne rendent-ils pas de plus en plus improbable le maintien d’une telle mission? Et c’est justement par elle que les caisses populaires se distinguent des autres institutions financières.

Je reconnais que l’avènement d’une caisse unique n’entraverait pas obligatoirement l’implication financière de la fédération dans les œuvres communautaires à l’échelle provinciale, comme les Jeux de l’Acadie et leur programme de Bourses d’études. Mais les œuvres locales ou régionales, à mon avis, risqueraient d’être laissées pour compte en raison du fait qu’elles ne seraient plus dans le champ de vision immédiat des administrateurs.

Les deux premiers éléments du slogan de la fédération: «Plus haut, plus loin, ensemble», adopté en 2004, s’appliqueraient toujours, mais le concept «ensemble» ne tiendrait plus aussi bien puisqu’en toute probabilité, un nombre important de membres se sentiraient exclus du processus de décision, ne pouvant plus aussi bien qu’auparavant s’impliquer dans le développement de l’économie de leur communauté.

Advenant le fait accompli, la revue Progress-Progrès reconnaîtra sans doute cette stratégie de la fédération comme une démarche à succès, mais le Mouvement des Caisses risquera alors d’être déclassé de sa 3e position dans les Provinces atlantiques pour son «expérience client», ces derniers étant immanquablement nombreux à se trouver éloignés du noyau administratif et décisionnel de leur institution ainsi que de l’accès à un service personnalisé.

Il est vrai que la plupart des grandes institutions financières de par le monde ont eu recours au fusionnement dans le but de consolider leurs acquis et de rester compétitives. La tendance à la centralisation des services et du processus décisionnel sous-tend les principes de gouverne de la majorité des corporations multinationales qui ont adopté la philosophie néolibérale de fonctionnement: le moins possible de règles contraignantes et d’intervention externe et moins d’acteurs dans le processus décisionnel. Et force nous est de reconnaître que cette approche explique en grande partie les immenses succès financiers d’un grand nombre d’entre elles, mais à quel prix? Les valeurs sociales brimées, une contribution importante à la croissance de l’iniquité entre riches et pauvres et la multiplication des séquelles désastreuses pour l’environnement à l’échelle planétaire, entre autres. Il ne faudrait pas que le Mouvement des Caisses s’inscrive dans leur sillon.

Il faut dire aussi, et l’histoire le démontre, que plus une institution financière prend de l’ampleur plus son attention est portée vers le monde de l’entreprise et des grandes corporations, les bénéfices qu’elle en retire étant de loin supérieurs, et ce, souvent, au détriment des services aptes à répondre aux besoins du citoyen ordinaire. À ma connaissance, le Mouvement des Caisses populaires s’est toujours tenu loin de cette pratique, et ce fut une des raisons qui lui ont maintenu l’attachement et la fidélité de ses membres. Devons-nous craindre un changement de philosophie en ce sens avec l’avènement d’une caisse unique au Nouveau-Brunswick?