Finances publiques au N.-B.: quand les ambitions dépassent les moyens

Par Jean-Guy Finn
Ancien sous-ministre de l’Enseignement supérieur et de la Formation, de la Santé et des Services communautaires.
Secrétaire-greffier du Conseil exécutif entre 1983 et 2001.
Ex-commissaire à la gouvernance locale.

Depuis quelques mois, l’état des finances publiques du Nouveau-Brunswick est l’objet de nombreux commentaires. Certains se font critiques de la taille de l’appareil gouvernemental et du nombre de fonctionnaires, alors que d’autres se plaignent d’être trop taxés, ce qui nuirait au développement économique. Pourtant, plusieurs de ceux qui formulent de telles opinions sont souvent les premiers à réclamer plus de services et d’équipements publics (infrastructures de toute sorte), et ce, tant au plan provincial que municipal. Quand avez-vous entendu ces mêmes critiques s’opposer à la création de nouveaux services provinciaux ou à l’érection de nouveaux équipements municipaux au nom d’une saine utilisation des fonds publics?

Bien au contraire, chaque groupe d’intérêt, chaque secteur d’activité, chaque région et chaque localité agissent de manière ponctuelle, selon leur intérêt pécuniaire et de façon à maximiser leur part des deniers publics sans se soucier de la capacité globale des contribuables de payer. À chacun son projet, à chacun son programme! L’effet cumulatif sur les finances publiques constitue alors le moindre des soucis.

Ce double discours se retrouve d’ailleurs régulièrement dans les pages éditoriales de plusieurs journaux qui, dans le but de plaire à leur lectorat respectif, n’hésitent pas à souffler le chaud et le froid; réclamant un jour la réduction de la taille de l’État et favorisant le lendemain même l’ajout d’un nouveau programme ou le financement public d’un nouvel équipement, quand ce n’est pas une aide financière à telle ou telle industrie.

Per capita, l’offre de services publics est plus élevée au Nouveau-Brunswick qu’ailleurs au pays. La province dispose aussi, et de loin, de plus d’équipements publics que la moyenne canadienne. On ne compte plus les espaces et équipements publics sous-occupés et sous-utilisés, que ce soit dans les transports (aéroports, routes), l’éducation (écoles et universités), les soins de santé (hôpitaux et centres communautaires de santé) ou le secteur récréatif. Et pourtant, les gouvernements, tant provincial que municipaux, continuent d’en rajouter. Pourquoi multiplie-t-on les nouveaux espaces et programmes d’études dans les établissements universitaires alors que le nombre d’étudiants est en net déclin? Pourquoi continue-t-on d’ériger (souvent avec l’aide ponctuelle d’un autre niveau de gouvernement ou à la faveur de dons privés) des complexes sportifs et des centres de loisir ou de congrès dont nous peinons à payer les frais de fonctionnement?

Pourquoi, pendant plus de 10 ans, a-t-on eu besoin de cinq entités corporatives distinctes pour gérer le secteur de l’énergie électrique avec tout ce que cela implique en salaires et frais administratifs? Pourquoi la province compte-t-elle plus de 100 municipalités et pas moins de 260 districts de services locaux qui se font concurrence pour les fonds fédéraux et provinciaux destinés à financer les équipements publics? Pourquoi avons-nous plus d’enseignants dans les écoles aujourd’hui qu’il y a 20 ans (sans compter l’addition de plus de 2000 postes d’assistants) alors que la population étudiante a diminué de dizaines de milliers? Pourquoi maintenons-nous nombre d’écoles à moitié vides à travers la province? Pourquoi avoir établi deux écoles de formation médicale alors qu’une province de la taille du Nouveau-Brunswick peut difficilement en justifier une seule? L’expérience de Terre-Neuve est d’ailleurs fort instructive à cet égard. Pendant des années, son école de médecine a survécu en bonne partie grâce à l’apport d’étudiants américains qui ont payé les coûts réels de leur formation. Au Nouveau-Brunswick, une fois le remplacement des médecins «baby-boomers» complété, qui embauchera la quarantaine de diplômés qui sortiront de ces centres de formation chaque année? Le Nouveau-Brunswick, dont la population est stagnante, peut-il absorber 40 nouveaux médecins par année de manière continue? Où avons-nous tellement de moyens que nous pouvons nous permettre de former, à nos frais, des médecins pour les autres provinces ou les autres pays?

Si la taille du secteur public néo-brunswickois (incluant les universités, les collèges communautaires, les municipalités et les centres de soins de santé) est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est parce que nous l’avons collectivement choisie, délibérément ou par insouciance. Il est illusoire de penser que nous redresserons les finances publiques en nous attardant uniquement au rendement de la fonction publique provinciale et à la rémunération (incluant les régimes de pension) de ses employés. De telles mesures risquent de nuire considérablement au pouvoir d’attraction et de rétention de la fonction publique, surtout en ce qui touche les cadres supérieurs. Les plus compétents choisiront de s’établir ailleurs. Ce qui accélérera l’exode des cerveaux et mènera, à plus ou moins long terme, à l’affaiblissement de l’administration publique provinciale. Un tel processus d’érosion de la capacité de l’administration publique est d’ailleurs amorcé depuis quelques années déjà, et il y a lieu de s’en inquiéter.

Le redressement des finances publiques de la province ne se fera que si nous ajustons nos équipements et programmes afin qu’ils reflètent notre réalité démographique (tant la population totale que sa distribution sur le territoire) et fiscale. Des ajustements importants seront ainsi nécessaires dans tous les domaines qui dépendent exclusivement ou principalement des fonds publics. Même si leur gestion dépend d’entités corporatives distinctes ou semi-autonomes, les écoles, universités, collèges communautaires, hôpitaux et municipalités fonctionnent à la solde de l’État. Ces établissements ne peuvent être exemptés de cet effort d’ajustement. La privatisation ou la sous-traitance des services ne réglera rien non plus puisque les coûts de ces services continuent d’être défrayés par le Trésor public.

Ne nous méprenons pas. Le simple recours aux méthodes du secteur privé et aux PPP (partenariats public-privé) ne suffira pas à nous sortir du bourbier financier. Le problème n’en est pas principalement un d’inefficacité de l’administration publique comme certains veulent bien nous le faire croire. La véritable difficulté réside plutôt dans le caractère trop ambitieux des programmes et équipements publics compte tenu de notre population, de nos besoins réels et de notre capacité de payer. L’état des finances publiques du Nouveau-Brunswick sera rétabli lorsque nos programmes et équipements publics seront à la hauteur de nos moyens.