Plaidoyer pour une Acadie solidaire et visionnaire

RENÉ CORMIER
Citoyen acadien
Caraquet

 

Cher(es) compatriotes,

J’ai récemment pris connaissance de la chronique de Marie-Claude Rioux dans le journal l’Étoile dans laquelle elle remet à l’avant-plan la perception du manque de solidarité entre l’Acadie du Nouveau-Brunswick et celle des autres provinces de l’Atlantique. J’ai aussi lu la chronique de Françoise Enguehard dans l’Acadie Nouvelle qui nous rappelle l’importance de la maîtrise et de la promotion de la langue française pour l’avenir de l’Acadie, et j’ai consulté le texte de Xavier Lord-Giroux et Martin LeBlanc Rioux sur le site Astheure.com qui s’interroge sur la pertinence du Congrès mondial acadien dans sa forme actuelle. Ces trois publications ont créé chez moi un réel désir de partager avec vous ces quelques réflexions sur l’Acadie et son avenir.

Il est effectivement vrai que malgré le rayonnement de plus en plus grand de l’Acadie dans la Francophonie, malgré la maturité fort appréciable de nos organismes, et alors qu’émerge une nouvelle génération de femmes et d’hommes confiants en eux-mêmes et possédant les compétences pour transformer le monde dans lequel nous vivons, un malaise persiste toujours face à la capacité de l’Acadie de dépasser les limites de ses frontières géopolitiques, institutionnelles et organisationnelles pour travailler à son épanouissement.

Cette tension s’incarne dans nos relations interprovinciales et hors Atlantique, dans les rapports qu’entretiennent nos milieux urbains avec nos communautés rurales et dans le cloisonnement qui existe toujours entre nos différents secteurs d’activités.

Les réalités politique, économique, géographique et culturelle des Provinces atlantiques sont perçues la plupart du temps comme des embûches qui empêchent la cohésion du peuple acadien. Or, nous sommes dotés d’un nombre important d’organismes francophones dans ces quatre provinces, la circulation dans nos territoires est aujourd’hui plus facile que jamais et les moyens de communication auxquels nous avons maintenant accès sont de formidables outils pour favoriser cette solidarité. Dans ce sens, nous avons tout ce qu’il faut pour se projeter ensemble et avec force dans l’avenir.

À la fin du XIXe siècle, nous nous sommes dotés de la Société nationale de l’Acadie qui a comme mandat de représenter le peuple acadien sur les scènes atlantique, nationale et internationale. Elle regroupe les quatre associations francophones porte-parole des provinces de l’Atlantique, ainsi que les quatre associations jeunesse. Elle compte également des membres affiliés en Atlantique, au Maine, au Québec, en France et en Louisiane.

Il faut applaudir haut et fort les initiatives réalisées par notre organisme national et rendre justice au travail des nombreux dirigeants et membres des conseils d’administration qui ont mené la destinée de cette organisation au fil des générations. Cela dit, afin de contrer la perception exprimée par Marie-Claude Rioux, la SNA a aujourd’hui le devoir de renforcer les ponts qui permettent à l’Acadie de l’Atlantique de travailler et de rêver ensemble, et ce, en collaboration avec les Acadiennes et Acadiens d’ailleurs. Elle doit redoubler d’ardeur pour aider le peuple acadien à actualiser sa vision de l’Acadie afin que celle-ci soit ancrée dans son histoire bien sûr, mais arrimée à cette Acadie contemporaine, entreprenante, inclusive et décomplexée. Une Acadie qui s’appuie sur sa jeunesse, ses nouveaux arrivants et ses leaders de toutes les régions et de tous les secteurs.

Il existe à l’extérieur des Provinces atlantiques, des Acadiennes et Acadiens qui veulent aussi contribuer au développement de l’Acadie. Évidemment, ils ne se confrontent pas forcément à la nécessité quotidienne de défendre leurs institutions, leur langue et leur place dans l’échiquier politique des Provinces atlantiques mais ils ont la noble tâche d’être des ambassadeurs de la culture acadienne et de l’incarner là où ils vivent dans le monde.

Comment rallier avec plus de détermination l’ensemble des citoyennes et citoyens acadiens autour d’une vision commune? Comment puiser dans les plus petites communautés, l’inspiration nécessaire pour établir un dialogue accessible et motivant pour tous? Comment réinventer le Congrès mondial acadien afin de lui donner toute sa pertinence ?

Ces questions ne sont pas nouvelles, j’en conviens, mais la SNA doit aujourd’hui s’y consacrer avec détermination, car chaque citoyenne et citoyen de l’Acadie doit se sentir représenté par notre porte-parole le plus rassembleur. En retour, ceux-ci ont la responsabilité de contribuer à son renforcement. À cet égard, j’invite nos leaders de tous les secteurs et de toutes les régions à mettre l’épaule à la roue pour donner à la SNA les moyens d’être un réel carrefour de rencontre pour l’Acadie tout entière, le lieu de toutes les aspirations, un espace commun à investir avec plaisir et conviction pour réaliser nos projets d’avenir.

Dans notre quête collective pour assurer le développement et l’épanouissement de l’Acadie, le passé et le présent doivent s’entrechoquer et se confronter pour que l’avenir se révèle à nous. Les idées doivent circuler librement, sans crainte de représailles et sans méfiance, avec la conviction que c’est dans le dialogue ouvert et transparent et dans la communication éclairée et consciente que nous nous retrouvons tous ensemble.

Je crois fermement que la plus grande force de l’Acadie réside dans la capacité de ses citoyennes et citoyens à créer des passerelles, des réseaux, et à travailler ensemble malgré les barrières et les frontières qui les séparent.

J’aimerais terminer cette lettre en témoignant du rôle joué par mes parents dans la transmission des valeurs associées à l’Acadie. Ils avaient une passion pour notre «pays» et son histoire et ont très tôt fait naître cette fierté chez nous. Elle n’est pas née du simple fait de célébrer la fête nationale le 15 août. Elle a surgi et a grandi grâce aux histoires qui nous furent racontées et grâce aux voyages faits dans cette Acadie de l’Atlantique. Malgré les défis liés à la réalité d’une famille nombreuse, nous faisions fréquemment des voyages à Grand-Pré, à Memramcook et dans la région Évangéline de l’Île-du-Prince-Édouard. Mon père qui partageait une passion pour le folklore et l’histoire avec le Père Anselme Chiasson de Chéticamp nous a transmis une affection toute particulière pour ce coin de pays. Le voyage d’une de mes sœurs à Terre-Neuve et Labrador nous a donné envie d’aller à la rencontre de nos compatriotes de cet endroit. C’est donc en circulant, en se côtoyant, en échangeant, en travaillant et en célébrant avec nos compatriotes de l’Atlantique et d’ailleurs que mes parents nous ont insufflé cet amour du pays.

Aujourd’hui, je suis profondément fier d’être Acadien. J’habite un pays dont les contours, les frontières, sont façonnés, balisés par la langue d’Antonine Maillet, d’Angèle Arsenault, de Françoise Enguehard, de Georgette Leblanc, d’Herménégilde Chiasson, de France Daigle, de Jonathan Roy, de Serge Patrice Thibodeau, de Claude Le Bouthillier et de tant d’autres.

Malgré les grands vents qui soufflent au bord de l’océan Atlantique, malgré ces fortes marées qui tentent sans cesse de nous pousser vers le Sud, éphémère illusion d’un monde meilleur dans la langue de Shakespeare, j’habite encore avec fierté, en ce début de 3e millénaire, un pays où l’on parle français et qui s’appelle Acadie. Une Acadie peuplée de femmes et d’hommes unis à jamais dans une communauté d’histoire et de destin.

Offrons à l’humanité, notre culture avec des mots français qui sonnent et qui résonnent. Des mots français qui mordent et qui caressent. Des mots qui chantent ce que nous sommes. Comme l’a écrit Françoise Enguehard, «Une langue (…), ça se fête toute l’année, ça se polit, ça s’apprend et s’approfondit, ça se défend quant il faut, ça se fête quand on peut et ça s’utilise en priorité.» Voilà ce que cela implique que d’être un Acadien de l’Atlantique.

Comme un grand chant solidaire lancé à nous-mêmes et à l’humanité, avec l’espoir de pouvoir vivre l’Acadie avec assurance et en toute liberté, en imaginant pour nos proches et nos enfants, pour toutes ces femmes et ces hommes avec qui nous avons cette culture en partage, les projets les plus fous et les rêves les plus grands.

Je nous souhaite un magnifique printemps et la réalisation de grands rêves communs.
René Cormier œuvre dans le secteur culturel de l’Acadie depuis de nombreuses années. Au cours de sa carrière, il a reçu plusieurs marques de reconnaissance, dont l’Ordre des Arts et des Lettres de France (2003), l’Ordre des francophones d’Amérique (2008), le Prix Jean-Claude Marcus pour sa contribution au théâtre francophone et le prix de gestionnaire de l’année 2000 du Conseil économique du Nouveau-Brunswick.