De la revendication à l’action

La construction de l’Acadie moderne s’est faite à coups de soubresauts, de progrès rapide, suivis d’années de stabilisation. Notre développement a été marqué, à mon avis, par trois grandes périodes: la Renaissance acadienne, la prise en charge et la revendication. Il me semble que nous sommes aujourd’hui au début d’une transition vers une nouvelle période qui sera déterminante pour notre avenir.

 

Alexis Couture

 

Au cours du dernier siècle et demi, l’Acadie s’est profondément transformée. De petits villages, isolés et sans moyens, notre communauté est devenue éminemment moderne et connectée. Nous avons à notre disposition des ressources et des outils sans équivalents dans notre histoire. Pourtant, je sens dans l’air une odeur de stagnation, difficile à contourner.

À l’approche du 20e siècle, l’Acadie s’est fait tirer de son isolement par les communautés religieuses qui ont déployé leur énergie au développement de nos premières institutions d’enseignement supérieur et de santé. La Renaissance acadienne a véritablement jeté les bases de la prise en charge par les Acadiennes et les Acadiens de leur destinée.

Puis, avec la génération des bâtisseurs, celle dont les géants nous quittent peu à peu, l’Acadie s’est réellement prise en charge. Durant le milieu du siècle dernier, elle s’est dotée d’institutions déterminantes pour son développement, qu’il s’agisse des Caisses populaires acadiennes, d’Assomption Vie, de l’Université de Moncton, pour ne nommer que celles-ci. Profitant de l’expansion du rôle de l’État dans la vie des citoyens, les leaders acadiens de l’époque ont obtenu le droit à l’enseignement dans notre langue et dans nos écoles, le droit à des soins de santé dans notre langue et le bilinguisme officiel de la province.

Or, à partir des années 1970, un fossé s’est créé entre ce que j’appellerais «l’Acadie économique» et «l’Acadie politique et culturelle». Alors que les leaders de la période de la prise en charge détenaient un pouvoir extrêmement concentré, tant sur les plans identitaire, moral, politique et économique, ce pouvoir s’est fracturé avec la montée en force du secteur communautaire et d’une Acadie plus axée sur la revendication. Le nationalisme acadien s’est cristallisé dans l’établissement du secteur des organismes communautaires. Encore aujourd’hui, ils constituent les principaux porte-parole de l’Acadie.

Dans la période de revendication, nous avons consolidé nos acquis. Nos droits sont aujourd’hui enchâssés dans la Charte canadienne des droits et libertés, nos institutions sont relativement bien établies et nous avons réalisé de nombreux gains.

Nous sommes encore, à mon avis, dans la période de la revendication. Or, je crois qu’il est temps pour nous de changer de paradigme. On ne peut plus seulement se contenter de revendiquer. Il faut changer notre approche pour mieux répondre aux nouveaux défis.

Paradoxalement, nos succès en matière de revendication ont rendu celle-ci de plus en plus difficile. Nous avons atteint de grands objectifs, ceux destinés à rassembler et unir une communauté de plus en plus diversifiée, mais ceux qui restent, bien qu’importants, peinent à mobiliser les citoyens. La communauté acadienne semble suffisamment confortable pour se demander s’il vaut vraiment la peine de donner temps et énergie à «la cause».

Il faut voir que les façons de s’engager ont changé. Rares sont les personnes qui militent dans des organismes généralistes. L’engagement est plus ciblé, souvent à court terme, ce qui rend plus difficile la mobilisation de masse nécessaire aux changements politiques.

Il y a lieu de s’interroger également sur nos méthodes de revendication qui ont peu changé et de s’interroger sur l’efficacité, voire la pertinence de certains de nos organismes. Le temps des grandes victoires acquises par la revendication me semble révolu.

Les gains qu’il nous reste à faire par voie de revendication ne m’apparaissent pas essentiels à notre survie. L’Acadie moderne a tout ce dont elle a besoin pour s’épanouir. Plus riche, éduquée, écoutée, informée, mobile et connectée que jamais, elle est connue et reconnue de par le monde, tant pour sa culture, que pour des innovations bien de chez nous.

Pour continuer de progresser, il nous faut changer d’approche. Certains changements ont déjà commencé, mais nous résistons. Le statu quo semble l’option privilégiée. Il nous faut pourtant le remettre en question, que ce soit en repensant notre gouvernance pour que nos leaders politiques soient vraiment représentatifs, en réorientant nos institutions pour qu’elles servent notre développement et non le leur, ou encore en réinventant l’école pour qu’elle forme non seulement des jeunes éduqués, mais aussi des jeunes prêts à innover, agir et faire.

Nous avons une grande histoire d’audace et d’entrepreneuriat. Les Européens, qui se sont installés en Amérique, ont bravé l’inconnu. Ils ont labouré et défriché, ils ont réclamé la terre de la mer.

Les bâtisseurs, les meneurs de la période de prise en charge, ont construit, avec de la brique, du mortier et des idées, notre société moderne. Ils ont pris des risques considérables, érigeant d’immenses projets qui, s’ils échouaient, devraient être démolis à coup de massue et marteau-piqueur; des projets qui ne pourraient être oubliés, tant en raison de leur impact sur le paysage que sur notre communauté.

Les revendicateurs se sont exposés sur la place publique. Ils ont mis l’Acadie dans le débat. Ils ont subi menaces et railleries, mais ils ont réussi à faire progresser la communauté. Ils ont fait confiance aux politiciens puis, voyant le progrès ralentir, aux tribunaux.

Oser, défier l’inconnu et l’adversité, prendre des risques, surmonter les défis. Voilà ce qui m’inspire dans notre histoire. Notre petite taille devrait être un atout dans notre transformation nationale. Peu nombreux, nous devrions être plus flexibles et plus faciles à rassembler. Distinctifs, nous devrions nous démarquer de nos voisins par nos habiletés, notre multilinguisme et notre position unique entre l’Amérique et la Francophonie.

À ceux et celles qui diront que cette transformation n’est pas nécessaire ou qu’elle est impossible, pensez à notre secteur culturel. Une nouvelle génération d’artistes a redéfini le son et l’image de l’Acadie et, ce faisant, est devenue la coqueluche des publics d’ici et d’ailleurs. Voilà une transformation profonde réussie qui n’était peut-être pas perçue comme nécessaire ou positive, mais qui a créé d’innombrables opportunités.

Nos leaders doivent nous montrer la voie en prenant des risques, en lançant des idées et en démarrant des projets. Comme communauté, nous devons les encourager et les appuyer en poussant plus loin leurs réflexions, mais aussi leurs actions.

Il est grand temps pour l’Acadie de passer de la revendication à l’action. Il est encore une fois temps pour nous, Acadiennes et Acadiens, de prendre en main notre avenir.
Alexis Couture sera l’un des participants de la 4e conférence L’ACADIE 2020, portant sur le leadership en Acadie, organisée par L’alUMni de l’Université de Moncton. L’événement aura lieu le 24 avril à 11 h 30, à la salle de spectacle du pavillon Jeanne-de-Valois du Campus de Moncton. Information: www.umoncton.ca/umcm-anciens.