L’école de la patience

Réjean Paulin (Francopresse)

« Des mots en anglais entre les problèmes? Bizarre…»

Cette pensée m’a traversé l’esprit en septembre 1966. L’arrêt Mahé sur les droits scolaires, dont on célèbre le 25ème anniversaire, me l’a rappelée.

Tête penchée sur mon pupitre, je découvrais avec étonnement mon nouveau manuel d’arithmétique. C’était le début de mon expérience dans une école acadienne. Mes parents venaient de rentrer au bercail après un intermède de 15 ans au Québec. Quelques années plus tard, au début du secondaire, on nous remettait un manuel de biologie en anglais.

Quand on grandit, on tend à trouver normal ce qui nous entoure. Ainsi, l’idée que le français ne soit pas la langue de toutes les connaissances pouvait pousser insidieusement comme un lierre dans la conscience collective, puisqu’on la semait dans ce terreau fertile qu’est l’intelligence des enfants.

Puis en ultime conclusion, on pouvait se laisser convaincre que la meilleure voie se trouvait chez le voisin, et que c’est ce voisin qui avait autorité sur notre évolution culturelle et intellectuelle.

C’est le piège que tous les militants du monde scolaire francophone ont voulu déjouer; empêcher que l’on grandisse en trouvant cela normal.

Le Nouveau-Brunswick a levé ce piège avec la dualité linguistique en 1974. Deux chaînes de commandement autonomes aux plans structurel et académique, aucune n’étant asservie à l’autre. L’éducation est ainsi devenue la pleine expression du savoir autant chez les francophones que chez les anglophones de la province.

Grâce à la victoire des parents franco-albertains en 1990, la reconnaissance de ce droit s’est considérablement étendue. Toutes les minorités linguistiques au pays ont maintenant leurs écoles et leurs conseils scolaires.

En éducation, il faut une structure et un programme académique, des écoles et des livres, des administrateurs et des enseignants, bref des gens pour guider la dispense du savoir, et d’autres pour le communiquer.

Ce n’est pas de gaieté de cœur, toutefois, que tous ces moyens furent consentis. Il a fallu près de 15 ans de revendications pour que toutes les provinces à majorité anglophone se conforment à la Charte des droits et libertés, qu’elles avaient pourtant toutes acceptée lors du Rapatriement de la Constitution en 1982.

Au-delà des mots…

Le texte était là, mais pas l’ouverture. L’attitude hésitante du Canada anglais n’a pas changé au lendemain de l’entrée en vigueur de la Charte ni au lendemain de l’arrêt Mahé. Au delà des mots, il y a les gestes. C’est là que ça compte. Dans les faits, rien ne bougeait.

Victoire historique obtenue huit ans après la conclusion des négociations constitutionnelles. Mais encore…On aurait souhaité que les récalcitrants avanceraient enfin avec enthousiasme. Hélas… Ce n’est qu’au milieu des années 1990 que toutes les provinces, l’Ontario la dernière, se sont toutes pliées à ce jugement, en consentant à leur minorité la pleine gestion de leurs écoles, avec programme et conseil scolaire.

Question réglée une fois pour toute? Et bien non. Peu après que l’Ontario ait enfin dit oui, des parents de Summerside à l’Île-du-Prince-Édouard ont à leur tour fait appel à leur avocat. Cette fois, il était question de briques et de mortier. C’était bien beau un système scolaire complet, mais encore lui fallait-il un toît. Et bien, ce toît n’a pas jailli de l’assemblée législative sans que le tribunal ne s’en mêle.

Et puis, il y a des choses qui traînent. Les parents des Territoires du Nord-ouest voulaient une plus grande école avec la liberté d’y admettre qui ils veulent, en contestant l’autorité que se donne le ministère de l’éducation à cet égard. La Cour Suprême a refusé, le 29 octobre, de les entendre.

Des problèmes de cette nature persistent en Saskatchewan, en Colombie-Britannique et au Yukon.

L’arrêt Mahé a de toute évidence ouvert bien des portes, mais c’est en grinçant qu’elles tournent sur leurs gonds.
De souche acadienne, Réjean Paulin a parcouru la francophonie tout au long de sa carrière de journaliste. Il a aussi vécu en France, au Québec et dans l’Ouest canadien avant de s’établir à Ottawa où il est professeur en journalisme au collège La Cité.