Miser sur autre chose qu’une économie de casino

Rien comme une fin de semaine occasionnelle à Vegas pour changer nos idées lors de nos études doctorales dans le sud-ouest américain. Un ami gagnait 50 $, trois autres perdaient les leurs. Les breuvages étaient gratuits; les attentes étaient nulles. Doug, un étranger assis avec nous un soir, jetait des mises de 500 $ à la fois au blackjack. Avouant avoir perdu 20 000 $ en une fin de semaine, il était néanmoins convaincu que Dame fortune lui sourirait tôt ou tard.

Le choc vint quand Doug parla de sa famille et de sa conviction qu’il saurait régler ses finances personnelles si les cartes pouvaient tomber de la bonne façon. Tous voulaient que Doug gagne, mais avec ses pensées désespérées, on savait aussi que les finances et la famille à Doug étaient en danger.

Le discours économique actuel au Nouveau-Brunswick est perfide. Les scénarios apocalyptiques se multiplient et laissent croire que notre seul salut repose sur les mégaprojets énergétiques et les mesures fiscales austères. Comme Doug, nous avons besoin d’une séquence victorieuse.

Les hyperboles véhiculées par nos leaders économiques et politiques sont malsaines et font peur. Littéralement, ils effraient les jeunes à qui j’enseigne à l’université et qui entendent plutôt ce message, de leurs propres dires: «Quittez alors que vous en êtes capables. Les taxes montent, les investissements diminuent, vos prospectives d’emploi tiennent à quelques projets».

Qu’un jeune Néo-Brunswickois songe à quitter la province n’est pas toujours cause perdue. Parfois, on trouve à l’étranger des expériences de vie différentes et des expériences d’emploi spécialisées difficiles à trouver ici. Les expériences acquises et les réseaux construits deviennent importants à notre économie quand nos jeunes décident de revenir pour faire grandir leur famille ici et pour partir des entreprises concurrentielles, visant l’international. Sauf qu’en entendant un discours d’une économie chancelante, qui ne tient qu’à des mégaprojets incertains et à des mesures d’austérité, ils quittent une province en manque d’imagination pour son avenir. Ils seront moins portés à revenir.

Je suis optimiste, mais pas détaché de la réalité. L’économie et les finances publiques sont effectivement faibles. Notre préoccupation presque singulière aux mesures d’austérité et aux mégaprojets est devenue une distraction au plus grand effort collectif requis. Le discours doit changer au plus vite.

En tant qu’économiste spécialisé, j’ai la bénédiction et la malédiction de pouvoir comparer l’économie néo-brunswickoise avec maintes autres économies avancées à base de savoir. Soyons fiers, nous avons une des mains-d’œuvre les mieux instruites et nous produisons talent, technologies et produits de calibre mondial. Sauf que nous avons de la difficulté à agencer les pièces mobiles dans notre écosystème d’innovation et nous réussirons mal à faire progresser nos entreprises au-delà du stade de démarrage. Nos programmes d’appui aux entreprises évoluent lentement et nos champions sur la scène mondiale – grands et petits – doivent souvent se fier exclusivement à eux-mêmes en ce qui à trait à la formation de la main-d’œuvre et à l’acquisition et à la commercialisation des technologies. Nos PME, en particulier, doivent surmonter des obstacles imposants pour accéder à du financement et à des compétences. Nous avons tendance à croire que nos prochains champions viendront de l’extérieur plutôt que de chez nous.

Les défis sont imposants, mais je tiens à souligner que je rencontre quotidiennement des entrepreneurs, gestionnaires et décideurs brillants qui réalisent beaucoup avec peu. La province et l’ensemble de ses intervenants doivent épauler nos nombreux champions en facilitant l’accès à l’éducation, à la formation et aux investissements de pointe, en les épaulant lors d’ententes commerciales internationales, etc. Sommes-nous seuls à relever ces défis? Non, mais d’autres régions s’en tirent beaucoup mieux.

J’arrive justement d’un séjour dans des villes allemandes de taille semblable aux nôtres, qui développent des projets de pointe en matière d’énergie, de transport et d’aménagement intelligent. Le futur, si je peux résumer des semaines d’entretiens, appartient aussi aux petites villes.

Ici, notre attention se fige tellement sur les mégaprojets que nous risquons de lâcher la patate et d’oublier que notre plus grand défi est la croissance économique à long terme.

Dans ce contexte, les mesures d’austérité actuelles sont un peu comme dire à un nouveau chômeur qu’il faut maintenant mieux gérer ses finances personnelles et consolider ses dettes. Ultimement, il ne s’en tirera pas s’il ne se trouve pas un bon emploi.

Nous avons un problème de revenus qui dépassent notre problème de dépenses. Il est plus facile de sabrer les dépenses parce que l’effet est immédiat. Accroître les revenus par la croissance économique à long terme demande une grande patience, puisque les résultats peuvent survenir après le mandat d’un gouvernement. C’est un pari difficile pour tout gouvernement.

Le danger est de rationaliser les dépenses sans vision à long terme, sans plan d’action de croissance. Le plan d’éducation et la vision économique auraient dû venir en premier lieu. Je suis toujours curieux de savoir pourquoi on construit de nouvelles écoles coûteuses alors qu’on les utilise à mi-temps. Dans d’autres pays, on double la population étudiante par école en divisant les cohortes en deux, selon le matin ou l’après-midi. Ce n’est pas sans inconvénient, mais ça libère des fonds pour investir dans l’enseignement et les services, ainsi que dans les régions moins peuplées où l’on doit renouer avec une vision d’avenir et de croissance.

La fermeture d’écoles n’est pas autant une solution que la conséquence de notre faillite collective de faire grandir notre économie. Nous ne vivons pas au-dessus de nos moyens; nous avons échoué à faire grandir les moyens collectifs pour vivre.

La construction d’oléoducs et de puits de schiste ne redressera l’économie néo-brunswickoise à long terme.

La phase de construction engendrera des millions en investissements et créera des milliers d’emplois, qui généreront plus d’ impôts pour la province. Cependant, même les prévisions les plus encourageantes de l’industrie ne prévoient pas plus de 150 emplois permanents. L’industrie du schiste prévoit également des milliers d’emplois en construction et en camionnage pendant les premières années, mais peu d’impact sur l’économie à long terme, au-delà de redevances au gouvernement, si elles sont bien négociées.

Nos défis sont imposants, mais nous avons les actifs pour nous assurer un avenir prospère. Si nous tenons à garder notre niveau de vie actuel pour nos enfants, il faut devenir plus intelligents encore, mieux aligner notre capital de connaissances et continuellement accroître la valeur ajoutée dans les chaînes de valeurs d’une économie mondiale. Si nous poursuivons nos mégaprojets à court terme, nous ne devons tout de même pas lâcher les guidons qui doivent nous mener vers une route plus arpentée de croissance à long terme. Ne racontons pas de leurres à nos jeunes, entrepreneurs ou à nous-mêmes. Nous ne pouvons continuer de prendre des décisions qui ont des impacts sur le long terme sans vision sur le long terme. On risque de se tirer dans le pied. Nos ressources naturelles ne sont pas un châtiment; les marchés mondiaux nous offrent plusieurs occasions de les transformer en matériaux avancés, en énergie renouvelable et, plus important encore, d’en exporter les technologies qui en découlent et de mousser les débouchés en sciences, en technologie et en informatiques pour nos jeunes. Nos avons d’excellentes entreprises individuelles, mais nous risquons de devenir un club-école de talents et d’entreprises en démarrage que sauront recruter les autres régions.

En monopolisant la discussion sur les enjeux économiques, les mégaprojets nous distraient de la tâche plus grande et la plus pressante devant nous.

J’ai quitté la table de blackjack sans savoir si Doug a eu sa séquence victorieuse ou non, mais j’ai eu du chagrin pour lui puisqu’il pensait que ses finances dépendaient uniquement d’une séquence victorieuse.

Dr Yves Bourgeois

Dr Yves Bourgeois est directeur de l’Institut d’études urbaines et communautaires à UNB et enseigne l’économie régionale à UNBSJ. Ses recherches portent sur les systèmes d’innovation en Europe et Amérique du Nord, la croissance d’entreprises technologiques, ainsi que sur les compétences numériques et la productivité des PME. Son prochain titre sur la résilience économique est sous presse à l’Université de Toronto.