Le visage d’une école bilingue

«J’ai entendu parler anglais à l’école.» On serait nombreux à livrer ce témoignage si on avait l’habitude d’aller chercher son enfant après la classe dans un voisinage anglophone.

Il existe des questions aux réponses faciles. D’autres exigent d’infinies nuances. C’est le cas, il me semble, de la présence d’anglophones dans les écoles françaises.

Les écoles franco-ontariennes gagnent en popularité… auprès des anglophones. De plus en plus de parents veulent que leur progéniture parle les deux langues officielles du Canada.

Ce phénomène s’observe dans la majorité des conseils scolaires francophones de la province. C’est plus qu’une simple impression recueillie dans les corridors. C’est l’Office de la qualité et de la responsabilité en éducation (OQRÉ) qui le signale. L’OQRÉ est chargé d’évaluer le système d’éducation public en Ontario.

Selon les données de l’OQRÉ, 37% des élèves de 3e année parlaient d’abord anglais à la maison en 2011. Quatre ans plus tard, donc l’année dernière, le pourcentage a atteint 44%.

En prenant connaissance de ce phénomène, je me suis souvenu des premières polyvalentes au Nouveau-Brunswick, au début des années 1970. Ça débattait fort au sujet des écoles de Bathurst et Campbellton, deux villes bilingues par la composition de leur population. La province envisageait des écoles bilingues, ce que les Acadiens dénonçaient à cor et à cris.

Vertement critiquées dans les milieux de l’enseignement en langue française, on craignait que ces écoles deviennent des moulins à assimilation.

Rappelons le contexte. C’était quelques années après le soulèvement étudiants de l’université de Moncton, de la tête de cochon déposée devant la porte du maire Jones, à l’époque où Activités Jeunesse «politisait» les élèves du secondaire au nom de la défense du fait français.

Bref, l’Acadie était en ébullition. À Tracadie, à Caraquet et à Shippagan, les écoles étaient françaises. Pourquoi faire autrement ailleurs? Tous les Acadiens y avaient droit.

Quarante-cinq plus tard (ce que le temps passe vite!), des anglophones décident, de leur propre chef, de fréquenter l’école française dans la plus grande communauté francophone minoritaire au pays. Dans les faits, ces écoles prennent donc le visage que l’Acadie refusait de toutes ses forces.

La question ne s’arrête pas à l’Ontario. À Yellowknife, dans les Territoires du Nord-ouest, les parents aimeraient que leurs écoles puissent grossir leurs effectifs en accueillant d’autres élèves que les seuls ayant droit.

Plus nombreux seront les élèves, meilleures seront les infrastructures. Les bibliothèques seront plus grandes et les gymnases seront mieux aménagés. Bref, les enseignants auront de meilleurs moyens pour faire leur travail.

Cela signifierait qu’on ouvre les portes à des enfants qui ne sont pas francophones de souche.

Serait-on en train de céder devant la pénétration de la langue anglaise, manifeste ailleurs dans le monde?

Les avis sont partagés entre oui, non ou peut-être. Comme je l’écrivais plus haut, il y a place pour d’infinies nuances.

En Ontario, le Conseil scolaire public du Nord-Est exprimait l’avis sur les ondes de Radio-Canada que cette hausse est une «excellente nouvelle». Signe positif disait-on, puisque de plus en plus de parents anglophones jugent avantageux d’inscrire leurs enfants à l’école française. Toutefois des parents francophones s’inquiètent du fait que le milieu de vie française en soit altéré.

Ces deux arguments ont du poids.

Oui, il est vrai que les élèves parleront souvent anglais en présence d’un anglophone. Je l’ai constaté en visitant certaines écoles à Ottawa. De l’autre côté, il est tout aussi vrai que l’intérêt que portent les anglophones pour notre langue est positif. Ce n’est certainement en leur interdisant tout contact avec notre milieu que l’on agrandira la place du français dans la société canadienne.

Cela dit, le mouvement est probablement irréversible. Le français commence à mieux s’affirmer comme langue d’usage au Canada. C’est le signe indéniable d’une ouverture qui contraste avec la résistance qui a souvent marqué notre histoire.

Mais n’oublions pas que l’assimilation progresse toujours. Le recensement en fera probablement état. Le français est-il langue de société ou langue d’expression d’une culture? Deux réalités se côtoient.

Réjean Paulin
Francopresse